Nouvel An 2021: le temps est une épreuve

Nabta Playa (Haute-Egypte)

Nabta Playa (Haute-Egypte)

Branle-bas de combat contre le temps. Remise des pendules à l’heure européenne ? Le besoin de renouveau envahit jusqu’aux calendriers et le fétichisme du chiffre 1. Comment penser le futur dans une pandémie nous interdisant de rêver aux lendemains qui chantent ?

Lorsque l’horloge effacera 2020 sur nos calendriers, seront-ils, comme à l’accoutumée, des centaines de millions d’êtres humains à chanter, crier leur joie de voir advenir un futur effaçant l’ardoise de 2020 ? Une saga qui dure un jour sur la planète et démarre au milieu de nulle part dans le Pacifique. Avec cette ligne de changement de date tracée en 1884 à l’exact opposé du méridien de Greenwich, l’Europe a imprimé sur le globe sa conception du temps découpé comme les quartiers d’une orange. De ce fait, au 1er janvier, l’Australie lance le bal mondial des fêtes du Nouvel An. Avec la pyrotechnie qui met en valeur dans la nuit un big_bang sonore et lumineux de feux qu’on dit d’artifice (artificium signifie art) s’inspirant des jeux d’eau : jets, cascades, fontaines de particules lumineuses aussi éblouissantes qu’éphémères. Les feux ont été rares cette année mais la firme marseillaise Groupe F envoie sur France 2 les vœux du Nouvel An 2021 depuis Versailles et, quelques heures avant, ceux des Emirats arabes unis offrant au monde entier les près de 1000 mètres de la tour Khalifa à Dubaï.

Le Nouvel An dans le monde

(c) Gilles Fumey

Adoption et résistances

Même s’il est contesté culturellement, ce premier de l’An a permis de connecter un certain nombre de mesures du temps à l’échelle mondiale, principalement dans les transports intercontinentaux et la finance internationale. Le point de départ a été donné par un astronome élu pape, Grégoire XIII, qui en 1582 établit cette fête « païenne » de l’an nouveau dans le temps de Noël, celui du solstice d’hiver rompant avec la tradition du printemps comme cela se fait encore de nous jours dans d’autres calendriers. Une connexion longue et laborieuse : l’Église catholique n’a été suivie par les pays protestants qu’au XVIIIe siècle, la Chine qu’en 1912 à la chute de l’Empire et la Turquie en 1924. Cinq pays (Népal, Afghanistan, Arabie saoudite, Iran, Éthiopie) ne suivent toujours pas ce calendrier. Plusieurs fois, il a été question d’en changer, à la Révolution, ou en l’an 2000, lorsque l’ONU craignait un gigantesque bogue.

Les calendriers culturels du Nouvel An résistent. Ils développent leur soft power repris par la sphère marchande. En 2021, les Chinois fêtent leur Nouvel An le 12 février, les Iraniens Norouz le 20 mars, les musulmans Premier Mouharram le 18 août, les Juifs Rosh Hashana le 6 septembre. Au XVIe siècle, l’Église avait le pouvoir de faire travailler mathématiciens et astronomes. La réunion du concile de Trente avait été si compliquée par les calendriers locaux, tous dissemblables, que le pape Grégoire avait saisi l’occasion d’une harmonisation. Une manière de faire l’Europe avant l’heure.

Calendriers agraires

Pourtant rien n’était écrit d’avance. L’un des tout premiers calendriers date du 5e millénaire avant notre ère, découvert récemment dans le sud de l’Égypte à Nabta Playa et bien avant celui des Babyloniens. Ce calendrier utilisait les mouvements de la lune, comptait déjà douze mois de 29 ou 30 jours, mois et jours pouvant être rajoutés s’il le fallait pour se caler sur les saisons. Un comput du temps abandonné plus tard au profit d’un calendrier solaire, fondé sur un repérage des équinoxes et solstices. Les musulmans ont gardé le calendrier lunaire avec 354 jours sur douze mois, les chrétiens ont choisi de suivre le soleil sur 365 jours (avec deux versions, le calendrier julien des orthodoxes et le grégorien des catholiques et protestants), l’aire culturelle chinoise ayant adopté un calendrier luni-solaire mêlant les deux, soit 365 jours et des mois coïncidant avec la lunaison. Jules César avait déjà relié la mesure du temps à la fois aux planètes et aux travaux agricoles comme l’Égypte antique. Tout comme Fabre d’Eglantine, le poète qui imagine un calendrier « des Français » associé à des produits du terroir et des dénominations saisonnières peu avant la Révolution qui l’adopta avant son abandon en 1806.

Ce petit bâtonnet du 1

Ces manipulations politiques s’appuient sur une science du temps assez curieuse. L’adoption du 1, ce petit bâtonnet vertical, a été déterminante. Il a été utilisé pendant des millénaires, en groupant les unités pour faire des nombres jusqu’à ce que cela devienne… compliqué. Notamment pour marquer le temps (60 secondes pour 1 minute, etc.). Ce qui explique, entre autres, que les Mayas utilisaient une numération de base 20 fondée sur leur calendrier alors que les Babyloniens, les Chinois et les Hindous utilisaient des modes sexagésimaux (de base 60).

Soit dit en passant, qui sait que le système binaire (de base 2) utilisé en informatique (1-0), on le doit à des langues océaniennes et sud-américaines ? Et qu’un système octal (de base 8) d’origine yuki en Californie est aussi pratiqué pour la programmation dans la Silicon Valley ? Notre système décimal (base 10) s’est imposé dans le monde parce qu’il était en usage en Chine et dans le monde indo-européen et qu’à la faveur de la colonisation, il a écrasé les autres systèmes.

Géopolitique

New Year 2021 Burj Khalifa, Dubaï

New Year 2021 Burj Khalifa, Dubaï

Les usages sociaux des chiffres ont une puissance géopolitique insoupçonnée. Les Basques et les Bretons en usent sans toujours le savoir. Décimale, la numération basque utilise aussi un système vicésimal (base 20) auxiliaire comme notre « quatre-vingts » que les Suisses écartent par leur « huitante ». Les Bretons utilisent aussi ces mêmes constructions comme le 18, triwec’h (trois-six, 3×6) ou le 49, seizh seizh (sept-sept, 7×7) qui sont ainsi pour leur valeur symbolique.

Les Arabes ont joué un rôle clé dans cette géopolitique culturelle avec leur écriture logographique, permettant à chaque symbole – comme le chiffre 1 – de se prononcer différemment dans les autres langues tout en restant compréhensible. Venant sans doute de l’Inde, les chiffres « arabes » avaient déjà été utilisés à Babylone par des astronomes et retravaillés chez les mathématiciens indiens aidant aux comptes agricoles.

C’est un pape élu en 999 – ça ne s’invente pas –, l’Occitan Gerbert d’Aurillac sous le nom de Sylvestre II qui reprend, non sans mal, la numération indo-arabe. Le chiffre « 1 » s’impose alors dans la vie civile avant d’être fétichisé par Grégoire XIII qui oblige les provinces chrétiennes à adopter la date du 1er Janvier. Ce que César avait lui-même échoué à imposer au-delà de Rome en 46 avant notre ère. Des cultes à Janus (en… janvier) qui est le dieu des portes et des commencements auquel on offre des sacrifices d’animaux et des offrandes connus grâce au poète Ovide, nous gardons l’échange des vœux et les beaux vêtements que mettaient les Romains pour accompagner les nouveaux consuls au temple de Jupiter Capitolin. Et certains tiennent à processionner sur les artères symboliques de nos territoires tout comme les Japonais attendent patiemment leur tour dans d’interminables queues devant les temples shinto.

Un sentiment de perte du temps ?

Ces célébrations du temps poussent le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa à disserter  sur l’idée que nos temps se seraient accélérés. Son livre Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive (2012) offrait une synthèse de son précédent ouvrage, Accélération. Une critique sociale du temps (2010), en y intégrant la notion d’aliénation. Pourquoi avons-nous l’impression d’être en « famine temporelle » ? Pourquoi pensons-nous à une « accélération » sociale de notre régime temps dans la modernité ?

Parce que les systèmes économiques et écologiques ne sont plus synchronisés sur nos horloges biologiques. Combien d’humains travaillent la nuit ? Combien ne prennent plus de pause pour manger ? Raccourcissent leur temps de sommeil ? Il existe bien une accélération technique qui empiète sur nos champs sociaux et nos rythmes de vie. Un processus lié, entre autres, aux transports et aux communications et, désormais, aux confinements qui ont rapatrié une partie du travail au domicile. Désormais, la rapidité des communications tend à gommer les limites que la géographie nous impose. Mais attention, Rosa n’incrimine pas un déterminisme technique mais les technologies qui nous sont vendues pour « gagner » du temps alors qu’elles nous distraient, nous faisant perdre le temps que nous croyions avoir gagné. D’où le sentiment de dépossession des relations sociales et des objets, une grave perte de sens et d’autonomie due à des rythmes et des formes d’éparpillement qui nous seraient imposés. Ce temps-là n’apporte plus de satisfactions, nous éloigne des autres :  « […] L’aliénation indique une distorsion profonde et structurelle des relations entre le moi et le monde, des manières dont un sujet se situe ou est “localisé” dans le monde. »

Raison de plus pour chasser nos migraines et le temps qui passe aussi vite que les palmiers lumineux dans la dernière nuit de 2020.


À lire sur le blog

« Politique de l’espace-temps » (Manouk Borzakian)


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