Plonger dans les airs

Depuis Icare, les humains explorent leurs capacités à défier les lois de la gravitation universelle. Pratiqué comme un sport, le parapente glisse doucement vers la marchandisation. Une armée de résistants pourront-ils garder la main sur cette passion? Avec une merveilleuse enquête de Michel Ferrer. (Gilles Fumey)

Ils grimpent sur les montagnes parce qu’ils aiment se lancer dans le vide. Du haut des sommets et des falaises, sur les plages ventées et les tours de Dubaï, des adeptes du parapente défient la gravité avec des voiles de plus en plus sophistiquées. Les géographes comprennent cet art de se placer par rapport à la Terre car leurs cartes sont zénithales et elles représentent des vues d’en bas à partir d’une verticale. Probablement ce qu’a vu Icare, ce fils de l’architecte athénien Dédale et de Naucraté, une esclave crétoise tentant de s’échapper de Cnossos.

On fait croire que le parapente est né officiellement en 1978 à Mieusy en Savoie. Mais les techniques de vol et, en amont, de construction de l’objet permettant aux amateurs de se lancer dans le vide remontent au moins au génial Léonard de Vinci, concepteur d’un parachute pyramidal. Des Anglais le testent trois siècles plus tard. Partout dans le monde, depuis les dunes de la Baltique en 1848 avec Otto Lilienthal jusqu’aux essais de Domina Jalbert au Canada et ceux de Francis Melvin Rogallo en Virginie au 20e siècle, la passion des engins volants pour apprivoiser le vide est partagée par des milliers d’amateurs. Beaucoup sont anonymes, mais chacun a apporté des chaînons manquants permettant d’aboutir à ces vols, dont celui de Dieter Strasilla et Andrea Kuhn depuis la Jungfrau en 1974 est l’un des plus impressionnants jalons.

© Michel Ferrer

Les montagnes ont été très convoitées dans cette quête du vertige: on suit Pierre Grevaux au Gasherbrum II au Pakistan pour un premier 8000 en 1985, Xavier Rémond l’année suivante depuis le Mont Blanc, une époque où les constructeurs rivalisent d’audace dans la recherche d’un maximum d’aérodynamisme. De là, naissent les premières compétitions fondées sur la durée (12 heures d’affilée pour Jean-Yves Faust à Hawaï), les records depuis l’Everest comme ceux de Jean-Marc Boivin en septembre 1988, Claire et Zeb en 2001, puis deux sherpas népalais, Babu et Lapka en biplace en 2011 (vidéo ci-dessous). D’autres aventures comme celle de Blutch, guide de haute-montagne en Savoie et qui traverse d’ouest en est l’Himalaya en quatre mois et cinq pays en 2016, le Broad Peak au Pakistan et la traversée des Andes avec survol de l’Aconcagua (près de 7000 mètres) en Argentine par Antoine Girard, le record de François Ragolski à 8225 mètres. Ou encore ce parapente de Ewa Wisnierska qui s’est envolée à travers les nuages en 2005 à plus de 9 946 mètres sans qu’on sache comment, alors qu’elle était inconsciente pendant 40 minutes, «entrée en hibernation» selon les médecins, avant de redescendre avec une aile pleine de billes de glace…

D’autres exploits sont tous aussi étonnants, la coupe Icare est narrée avec ses poètes volants comme Francis Heilmann, le parapente fusée d’Eric Viret et d’autres rêves de vols, les «chemins de vie» de la Japonaise Seiko Fukuoka, les championnats de Chrigel the Eagle sans oublier les départs des gratte-ciel de Dubaï, ou les géniales idées d’un Denis Cortella ou de Hervé Corbon jusqu’aux sellettes cocon, tout est là dans ce merveilleux livre.

Pratiqué aussi bien aux Pays-Bas et en Belgique sans montagne qu’en Chine, Corée, Brésil… le parapente séduit toutes les classes sociales et pour Michel Ferrer, «il contribue aux liens sociaux, aide à les améliorer». Une bonne occasion de s’y intéresser de plus près. Pour apprivoiser le vide.


Michel Ferrer, Une Histoire du parapente, Glénat, 2026.


À voir

Une aventure exceptionnelle depuis l’Everest © The Babu Adventures

Sur le blog

«Voir le monde comme un terrain de jeu – Entretien avec Frank Dayen» (Gilles Fumey)

«Entre ciel et terre» (Gilles Fumey)

«Grimper et courir sur les sommets» (Gilles Fumey)


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