Yves Lacoste, une passion de géographe

Secouant la géographie par le retour de la géopolitique, Yves Lacoste (1929-2026) a marqué durant sa longue vie toute une génération de chercheurs, d’essayistes et de journalistes qui portent sa passion engagée du monde. (Gilles Fumey)

Alors que vient de s’achever ce 20 juin 2026 le colloque inaugural du nouvel Institut géopolitique d’études avancées, fondé par la revue Le Grand continent, à l’École normale supérieure, le géographe Yves Lacoste décède à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). Tous ceux qui reconnaissent la géopolitique comme «un savoir, une méthode d’observation, un mode de raisonnement fondé sur la superposition et l’articulation de différents niveaux d’analyse» (Béatrice Giblin), lui doivent d’avoir bataillé sa vie durant pour sortir la géographie de l’impasse où elle était enkystée depuis sa fondation comme discipline scolaire.

Yves Lacoste recevant le prix Vautrin-Lud lors du Festival international de géographie en 2000 (Saint-Dié-des-Vosges) © FIG

Aujourd’hui, dans les lycées, les élèves font de la géopolitique. On aime ou on n’aime pas le côté tarabiscoté des faits qu’on soumet aux adolescents qui s’y collent, mais au moins, on est sorti de cette géographie «bonasse et fastidieuse» telle que la qualifiait Lacoste lui-même lorsqu’il était élève à Lakanal, puis enseignant en Algérie. Aujourd’hui, les médias usent et abusent des cartes de géographie, les conflits en Ukraine, au Soudan et au Moyen-Orient font désormais partie des faits soumis à l’analyse des géographes. Pour Gilles Gressani, formé par Lacoste à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-8 et directeur du nouvel Institut parisien, il est temps de savoir penser «l’ordre international mis sur pied au sortir de la guerre froide en train de se déliter, laissant la scène mondiale se fragmenter en blocs concurrents et en sphères d’influence en proie à des logiques d’affrontement idéologique et technologique».

Béatrice Giblin a retracé le parcours intellectuel d’Yves Lacoste dont on peut retenir telle ou telle étape. Mais ceux qui étaient étudiants dans les années 1970 n’ont pas manqué d’avoir entre les mains le numéro 1 d’un ovni en géographie: Hérodote. Une revue de géographie alors sous-titrée «Stratégies, géographies, idéologies», qui interrogeait le philosophe Michel Foucault ou détaillait les bombardements des digues du fleuve Rouge (Vietnam, été 1972). Sept ans plus tard, Lacoste se résigne à nommer Hérodote, revue de géographie et de géopolitique sentant, in fine, que le mot, très connoté depuis les égarements du nazisme, désignait bien son ambition intellectuelle du moment. La même année en 1976, Lacoste publiait un petit livre bleu, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Un manifeste sorti chez son complice éditorial, François Maspéro. La géographie vit alors un tournant, d’autant que Roger Brunet avait créé quelques années auparavant L’Espace géographique, avec une autre approche de géographie humaine, «fondée sur la production de l’espace, de son organisation et de ses dynamiques».

Yves Lacoste avec, notamment Philippe Subra, Béatrice Giblin, Delphine Papin, Barbara Loyer, Jérémy Robine, à l’Institut français de géopolitique © DR

Passée en 1980 du bois de Vincennes à la ville de Saint-Denis, l’université Paris 8 où Lacoste a longtemps enseigné et tenu un séminaire, offre à Béatrice Giblin la possibilité de créer un Institut français de géopolitique en 2002. Une reconnaissance pour la géopolitique qui va pouvoir, désormais, former des étudiants avec les méthodes chères à Lacoste, sur les niveaux d’analyse spatiale menant, parfois, au diatope, un schéma permettant de comprendre, notamment en cas de conflit, les représentations contradictoires de la part des protagonistes.

Lacoste a rendu un immense service à la communauté scientifique et littéraire en remettant dans le circuit éditorial Elisée Reclus, géographe banni des universités au 19e siècle, «condamné à mort pour son engagement communard». Après avoir rendu responsable Vidal de la Blache du «naufrage» de la géographie humaine, par ailleurs vampirisée par la géomorphologie promue par son gendre De Martonne, Lacoste a reconnu dans l’ultime entretien qu’il a donné pour le nouvel Institut, avoir retrouvé en Vidal un «géographe politique» dans son livre La France de l’Est sur les impacts politiques de l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1871. Aujourd’hui, Reclus est l’un des géographes connus et reconnus, comme écrivain et militant anarchiste, respecté entre autres pour son approche écologique de la planète Terre.

Yves Lacoste était un humaniste, qui s’est battu contre le colonialisme qu’il a connu, jeune, avec ses parents au Maroc, puis jeune enseignant, en Algérie. Il y a analysé les jeux de pouvoir, derrière ses travaux de terrain, autant dans les sociétés locales marquées par Bugeaud et Lyautey qu’au contact des multinationales prospectant les hydrocarbures au Sahara. Il fut un des théoriciens du sous-développement qu’il a travaillé pour sa thèse d’État en 1979, ses livres furent des best-sellers qui l’amenèrent à parcourir le monde comme invité, notamment à Cuba, en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, etc. Parmi ses faits d’armes éditoriaux, le Dictionnaire de géopolitique et ses 46 auteurs et 250 cartes documentant quelques-unes des 10 000 entrées. Dans les dernières années de sa vie, il a mis en ordre ce qui lui tenait à cœur sur la question des États-nations et des nationalismes, jusqu’à renouveler grâce à la sociologie électorale ce qu’on appelait la géographie régionale.

Intellectuel infatigable, combattant toutes les idées reçues comme Don Quichotte les moulins, Yves Lacoste reste une des grandes figures de la géographie contemporaine, dont la multitude d’étudiants porte dans toutes les sphères de la vie politique et intellectuelle le meilleur de son talent.


À lire

Yves Lacoste, «À quoi sert la géopolitique?», Le grand continent, juin 2026.

Béatrice Giblin, «Yves Lacoste (1929-2026): père refondateur de la géopolitique française», Le grand continent, juin 2026.

Claudie Chantre, «Les 50 ans d’Hérodote», Les Cafés géographiques, avril 2026.


Sur le blog

«Cartes violentes, secrètes, menteuses» (Gilles Fumey)

«Festival international de géographie 2025 (2) Feu d’artifice sur le pouvoir» (Gilles Fumey)


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