12 000 espèces d’algues pour sauver l’humanité

La Révolution des algues

Une révolution se profile à l’horizon. Les algues pourraient ouvrir une révolution aussi importante que l’agriculture au néolithique. Premier maillon de la chaîne du vivant, les algues sont un trésor facile à cultiver. Très bonne nouvelle pour la planète. (Gilles Fumey)

Alors que les apprentis sorciers du vivant de la Silicon Valley phosphorent sur une alimentation sans agriculture, avec des produits issus de bioréaction à partir de cellules souches animales et végétales, Vincent Doumeizel prend le contrepied de cette vision futuriste en rappelant que nous disposons avec les algues d’une ressource très abondante. Le tout dans un livre passionnant, qui se lit comme un thriller, remarquablement illustré par Neige Doumeizel.

Les algues pourraient nous nourrir, remplacer le plastique, « décarboner l’économie, refroidir l’atmosphère, nettoyer les océans, reconstruire les écosystèmes marins ». Elles croissent dans l’eau marine sans nourriture, ni eau douce, ni pesticide. Elles sont là depuis 3,5 milliards d’années et, de fait, sont « notre plus lointain ancêtre ». La moitié de l’oxygène sur terre est produite par les océans, donc les algues. Elles sont 12 000 espèces de macroalgues rouges, brunes, vertes, les dernières à l’origine depuis 500 millions d’années des chênes, fraisiers, roses, baobabs…

On ignore pourquoi l’Europe les a rejetées alors que le Japon les a conservées. Mais dans les forêts d’algues chiliennes, californiennes ou australiennes, il y a de quoi puiser pour nourrir l’humanité sans crainte du lendemain. Leur croissance est plus rapide que celle des forêts tropicales : elles ne réclament que du soleil, de l’eau salée et des nutriments présents dans l’océan. Et elles absorbent à l’hectare plus de carbone que les forêts sempervirentes. Elles communiquent entre elles, notamment lorsqu’elles sont agressées.

La phycologie (science des algues) ne fait que commencer. Car pour l’instant, on n’en est qu’à la cueillette (ou presque, sauf en Asie où on cultive 35 millions de tonnes par an, soit 97% de la consommation mondiale).

Petite revue de détail en algologie

Pour l’alimentation, elles sont clairement une solution toute trouvée aux besoins d’une planète de plus en plus peuplée. L’université de Wageningen (Pays-Bas) note qu’en cultivant 2% des océans, les besoins en protéines de toute la planète sont couverts sans apport supplémentaire de protéines végétales ou animales. Cela nécessite juste quelques changements d’habitudes alimentaires. Car les algues sont des bombes nutritionnelles, certaines étant les seules à fournir de la vitamine B12, d’autres riches en oméga-3, autant de protéines que le soja, etc.

Des chefs cuisiniers ont compris tout le parti qu’ils pourraient tirer de ces légumes de mer, tel Mauro Calogreco à Menton ou Catherine Le Joncour à St-Michel-en-Grève (Bretagne), en en tirant le meilleur des cuisines japonaise, coréenne et chinoise qui connaissent bien l’umami. D’un point de vue strictement sanitaire, il est regrettable que nos carences en iode en Europe ne puissent pas être couvertes par des algues.

La permaculture en mer, la lutte contre la destruction des mangroves en Inde (tellement essentielles pour la biodiversité), l’usage des algues pour les élevages terrestres, notamment contre les émissions de méthane, comme biostimulants naturels pour les plantes, tout milite pour un plus grand usage des algues. Le cas du maërl doit pourtant nous alerter sur les dégâts possibles lorsque l’industrie se lance dans l’extraction comme cela se passe en Bretagne, au Brésil et au Chili, en Islande où des bancs plurimillénaires ont été saccagés en quelques années.

Pour séquestrer le carbone, inverser le réchauffement climatique et restaurer les océans, Vincent Doumeizel a l’art de raconter comment les algues et les plantes aquatiques, telle la fougère à moustique, ont pu influer sur le climat du globe il y a trente millions d’années. On l’a mesuré depuis quelques décennies, le rôle des océans est déterminant dans le changement climatique.

Dans les cycles biogéochimiques du carbone, de l’azote ou du phosphore, les algues sont encore plus importantes. Enrichissement des sols par les biostimulants, refroidissement de l’atmosphère par enfouissement d’algues séquestrant le carbone (on peut enfouir 3,5 t/ha)[1], forêts sous-marines pour préserver le climat et la biodiversité : toutes ces fonctions peuvent remettre les algues au centre des politiques environnementales.

Notons que les algues des récifs pullulent pendant les périodes de stress. En 1998, un épisode dévastateur a ainsi tué 8 % du corail mondial. Et la tension ne s’est pas apaisée. Sur la décennie 2010, la quantité d’algues a augmenté de 20% et contribué à la diminution de 9% de la quantité de colonies mondiales de coraux durs, soit les polypes à squelette calcaire les plus indispensables à l’équilibre biologique des océans. Avec un rétablissement difficile : en 20 ans, les récifs n’ont récupéré que 2% de leur couverture.

Pour la santé humaine

Pour soigner les humains, les algues sont connues depuis les Antiquités gréco-romaine et chinoise. Vincent Doumeizel attribue à partir de recherches dûment éprouvées un lien entre la faible incidence de l’obésité et du diabète, voire de maladies cardio-vasculaires au Japon et en Corée à la consommation de légumes de mer. Outre de multiples nutriments, les algues offrent des modulations pour le microbiote. Prébiotiques, en régulant le microbiote, elles réduisent les inflammations favorisant les maladies neurodégénératives.

En parapharmacie et cosmétique, certaines algues font des miracles. On connaît depuis 2021 les thérapies géniques à base de gènes d’algues qui ont permis à Paris de rendre la vue à un aveugle.

Bonnes à tout faire, les algues ? Presque. Elles permettraient de remplacer le plastique qui atrophie les océans, les colorants, nombre d’ingrédients alimentaires, les carburants (qui deviennent des biocarburants) et certains textiles.

Géopolitique des algues

Faciles à cultiver ? La mise en place de filières éthiques pour lutter contre la pauvreté des populations côtières qui craignent plutôt les algues est la première étape à organiser. En prenant modèle sur la production d’algues alimentaires en Asie du Nord, on peut chambouler la géopolitique mondiale des algues. La Chine avec 60% de la production mondiale actuelle pourrait se faire tailler des croupières par l’Asie du Sud (Indonésie, Malaisie, Philippines), par l’Europe qui pourrait encourager l’algoculture en mer du Nord (où plus de 100 000 personnes travaillaient au 18e siècle en Écosse à extraire la potasse et la soude des algues pour fabriquer du verre), aux États-Unis et, surtout, au Canada, voire en Amérique latine où les eaux chiliennes sont exceptionnelles pour ce type de culture. Quant à l’Inde et l’Afrique, une des solutions au défi démographique est l’exploitation des 800 variété d’algues endémiques.

L’épisode célèbre de Christophe Colomb empêtré avec ses caravelles dans la mer des Sargasses en octobre 1492 est raconté avec talent. Il nous convainc que la science aujourd’hui permet de comprendre le phénomène des sargasses, des algues vertes et des espèces invasives, donnant à imaginer une culture des océans donnant des réponses à de nombreuses questions économiques et sociales. En pleine déprime environnementale, La révolution des algues est un travail revigorant d’un acteur de premier plan, via l’ONU et le CNRS. Pour une vraie « civilisation des océans ».


Vincent Doumeizel, La Révolution des algues, Équateurs, 2022.


[1] Éternel débat entre géochimistes et biochimistes car la complexité de l’équilibre de la biosphère ne peut pas se réduire à des modélisations d’échange de particules.


Un excellent documentaire avec Vincent Doumeizel sur Arte


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