Bruno Latour, écologie du vide

Bruno Latour, omniprésent penseur de l’écologie politique, débarque avec un scoop : il existe une « classe écologique », fer de lance des luttes futures. Derrière l’effet d’annonce, on comprend surtout que le sociologue aurait dû lire quelques livres de géographie, entre autres, avant de nous infliger le sien. (Manouk Borzakian)

D’où vient la phrase « il va falloir rajouter à toutes les définitions disons classiques des oppositions de classes, l’ancrage dans le territoire » ? De la dissertation d’un·e étudiant·e de Licence venant de lire coup sur coup un manuel de sociologie et un autre de géographie ? D’un vieil article de Renée Rochefort, pionnière de la géographie « sociale » dans les années 1960 ? D’une note émanant d’un cabinet ministériel, destinée à inspirer quelques discours volontaristes avant de sombrer dans l’oubli ?

Rien de tout ça. C’est un extrait de la récente interview de Bruno Latour (Le Monde du 11.12), à l’occasion de la sortie de son Mémo sur la nouvelle classe écologique (La Découverte), co-écrit avec le sociologue danois Nikolaj Schultz. Interview dont la lecture soulève une question peut-être naïve : quels mécanismes poussent des journalistes, dont le sérieux n’est pas en cause, à donner la parole à des gens qui n’ont manifestement (plus) rien à dire ?

Penseurs bankables

On peut risquer une réponse tirée de l’économie de la culture. La notion de « rente de notoriété » permet d’expliquer pourquoi Brad Pitt est (très) célèbre et le reste, et pourquoi les romans de Guillaume Musso se vendent par millions d’année en année. L’incertitude régit l’univers de la production culturelle : le succès y dépend de critères en partie incontrôlables. S’ajoute une répartition très inégale des gains : quelques produits raflent la mise, selon le principe du « winner takes all ». Dans ce contexte, producteurs et distributeurs tentent de limiter les risques et la star offre un moyen de réduire l’incertitude. C’est le principe de l’acteur bankable : comme Brad Pitt est célèbre, il attire du public, ce qui le rend encore plus célèbre et rentable, etc. À l’arrivée, le contenu des films importe peu.

Si l’on se fie à ses réponses au journaliste Nicolas Truong, Bruno Latour présente un cas d’école. Même s’il reste confiné dans une niche lui ouvrant les studios de la radio publique, la une de L’Obs ou les colonnes d’une presse dite « sérieuse ». On l’y interroge sans trop se soucier des implications concrètes de ce qu’il raconte, surtout pas de l’assise scientifique de ses prises de position, encore moins de l’existence de chercheurs et chercheuses travaillant sur les mêmes thèmes.

2021, l’odyssée de l’espace

Revenons au contenu : il faudrait désormais, assène le penseur-star de l’écologie, concevoir les classes sociales à l’aune de leur ancrage spatial. Événement : il vient de découvrir, en 2021, la géographie. Il existe, réalise-t-il, une dimension spatiale des phénomènes sociaux. L’espace est partie prenante des relations sociales, nourries de distance, de limites et autres discontinuités matérielles et idéelles, de phénomènes de relégation et de ségrégation, de répartition inégale des ressources, d’accès différencié aux lieux et, plus largement, de modalités diverses d’interaction avec le milieu. Certes, tout cela est acté depuis quelques décennies par la géographie – et pas seulement : les anthropologues parlent depuis longtemps d’espace.

Mais serait-ce plus subtil qu’il n’y paraît ? « Territoire, précise le néogéographe, je ne le prends pas comme un lieu… Ce n’est pas géographique mais, si vous voulez, éthologique. » Plait-il ? Une définition supplémentaire de territoire, mot sur lequel les géographes francophones s’écharpent depuis 40 ans ? Qui tiendrait compte des interactions entre les sociétés et les écosystèmes ? Soit on n’a rien compris, soit Bruno Latour, au lieu de s’aventurer dans une mystérieuse « éthologie sociale », aurait pu – aurait dû – lire, par exemple, quelques pages d’Augustin Berque sur le paysage et le milieu. Ou au moins consulter la définition du « milieu géographique » sur l’excellent site Géoconfluences : « ensemble cohérent des conditions naturelles ou sociales, visibles ou invisibles, qui régissent ou influencent la vie des individus et des communautés dans un espace donné ».

Oh ! La mondialisation

Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Quelques lignes plus loin, le penseur déclame : « Ce qui était « externalisé », comme disent les économistes, est « internalisé ». Par exemple, votre voiture électrique parisienne et le lithium extrait au Chili se trouvent en conflit. »

Bon sang mais c’est bien sûr ! Il suffisait d’y penser ! Tout est lié : dans mon smartphone, il y a des terres rares et du cobalt venant d’Afrique et d’Amérique du Sud, les pièces sont conçues au Japon, en Allemagne et en France, puis assemblées en Chine. Il y a donc une relation entre les photos de chatons de mon compte Instagram et les enfants travaillant dans les mines de République démocratique du Congo. Dans un monde interconnecté, nos actions individuelles et collectives ont un impact à des milliers de kilomètres et vice versa. Eureka !

Deuxième épiphanie : Bruno Latour vient de découvrir la mondialisation. Il aurait gagné du temps en lisant, par exemple, Olivier Dollfus ou Christian Grataloup. Voire, pour une approche plus engagée et une pléthore de références, le dernier livre d’un membre de Géographies en mouvement. Et si, vraiment, il préfère la philosophie, Peter Singer a publié un texte fameux sur les enjeux éthiques d’un monde interconnecté. C’était en 1972.

Une classe sociale pour les oublier toutes

Mais après tout, on a bien le droit de reprendre des notions archiconnues si c’est au profit d’un propos original. En l’espèce, quel message veut faire passer Bruno Latour en parlant de questions non plus « sociales » mais « géosociales » et en invoquant, c’est le cœur de son propos, une nouvelle « classe écologique » ?

Le vrai problème, aujourd’hui, ce seraient les « conditions d’habitabilité de la planète » et plus la vieille marotte marxiste de l’exploitation d’une partie de l’humanité par une autre. Il y a eu le féminisme et l’antiracisme, voici l’écologisme. Et la sociologie, au lieu de rester empêtrée dans ses vieux schémas, devrait courageusement prendre acte de ces transformations pour, enfin, « quitter le XXe siècle ».

Bruno Latour s’en défend mais le tour de passe-passe est grossier : escamoter les classes sociales héritées du capitalisme industriel, c’est surtout un moyen de ne plus parler d’exploitation, de ne plus désigner de coupables objectifs. Cela permet aussi de se joindre à l’effort collectif de liquidation – interminable, car le cadavre n’en finit pas de bouger – de l’héritage marxiste, en dénonçant l’accord objectif entre « les anciennes traditions marxistes [et] les traditions libérales sur le développement des forces productives ».

Comme s’il n’existait pas, depuis un demi-siècle, un riche courant marxien à l’avant-garde de la critique du productivisme. Après la géographie et la mondialisation, la critique de la marchandise, elle, n’est pas apparue à Bruno Latour, il ne nous initiera pas à ce mystère, encore moins aux théories écosocialistes. Il peut sereinement faire l’impasse sur la critique du capitalisme et de ses fondements, pour lui substituer « l’analyse méticuleuse des entremêlements avec des vivants bien spécifiques ».

Le monde est certes plus complexe qu’au 19e siècle et il y a des raisons de contester le partage binaire de la société entre prolétaires et capitalistes. Mais, d’une part, le philosophe Paul Guillibert le rappelle à propos, « toutes les formes de destruction du vivant sont liées à la division internationale du travail ». C’est bien l’exploitation qui, des mines africaines aux plates-formes logistiques nord-américaines, en passant par les chaînes de montage est-asiatiques, détruit les écosystèmes. D’autre part, si la lutte des classes latourienne a tout d’un leurre, c’est qu’elle ne brille pas, loin de là, par la clarté de ses lignes de front. Au point que le sociologue commence l’interview par un aveu presque attendrissant : « on ne sait pas contre qui se battre ».

Beaucoup de mots

La suite n’apporte pas de précision sur ce point, pourtant crucial. La classe écologique, comme ses ennemis politiques, existe peut-être dans le monde des Idées mais manque cruellement de matérialité. Il n’y a pas de responsabilité structurelle à la crise écologique, aucun groupe social à blâmer, à moins de mettre les pendulaires du périurbain sur le même plan que Jeff Bezos et ses trajets en jet privé. 40% des Français·e·s ne prennent jamais l’avion, plus de 90% ne vont pas skier l’hiver, 14% ne partent jamais en vacances l’été. Faut-il les considérer comme des membres de la classe écologique « en soi » ? Même s’il leur arrive de ne pas manger bio ? Ou d’aller au travail en voiture ?

Bruno Latour a beau se cacher derrière son supposé matérialisme, répétant le mot comme une incantation destinée à se convaincre lui-même autant que nous, c’est finalement là le principal problème de l’interview au Monde : une avalanche de mots occulte le vide du propos et permet mille et une interprétations contradictoires, ménageant à son auteur autant d’issues pour échapper aux critiques.

Il y a 20 ans déjà, dans son dernier cours au Collège de France, Bourdieu reprenait le travail du sociologue Yves Gingras et moquait la fausse radicalité de la sociologie de la science. Les jeunes représentants de ce champ en effervescence dans les années 1980-90, dont un certain Bruno Latour, soulevaient avec fracas de faux problèmes et avançaient par « une série de ruptures ostentatoires » destinées surtout à promouvoir leur carrière. Au point d’offrir une belle illustration des « dessous » de la science qu’eux-mêmes prétendaient révéler.

Aujourd’hui, le philosophe-écolo propose de nouvelles ruptures intellectuelles « décisives », comme remplacer le mot « décroissance » – dont s’emparent pourtant « plein de gens formidables » ! – par « prospérité ». Car, voyez-vous, l’écologie « n’enthousiasme pas assez » et, comme on sait, la politique est affaire de mots et d’enthousiasme. Le matérialisme est ailleurs.

Tout bien pesé, Bruno Latour est un digne représentant de l’ambiance macroniste : l’inflation de mots permet de ne plus s’embarrasser de sens. Parler beaucoup, dire tout et son contraire, multiplier les formules chic et choc, bref noyer les enjeux politiques et intellectuels sous un raz-de-marée lexical, tout cela garantit que rien ne change. Et fait vivre les maisons d’édition.


« Bruno Latour : « L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes » », Le Monde, 10.12.2021


À lire

Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir, 2001.

Yves Gingras, « Un air de radicalisme », Actes de la recherche en sciences sociales, 1995.

Xavier Greffe, « L’Économie de la culture est-elle particulière ? », Revue d’économie politique, 2010.

Paul Guillibert, « C’est vrai qu’il est agaçant, Bruno Latour, mais… », L’Obs, 25.10.2021.

Michael Löwy, « Qu’est-ce que l’écosocialisme ? », Contretemps, 13.9.2011.

Peter Singer, « The Drowning Child and the Expanding Circle », New Internationalist, 5.4.1997.


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3 réflexions au sujet de « Bruno Latour, écologie du vide »

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