Comprendre les génocides par la géographie

(c) Tania Pougin

La géographie peut-elle nous permettre de comprendre le crime de génocide ? Incontestablement, oui ! D’abord parce que plusieurs éléments qui singularisent le processus génocidaire touchent des problématiques au cœur du travail des géographes (identités, dynamiques démographiques, territoires, frontières, nations). Ensuite parce tout génocide ne peut se comprendre qu’au sein d’un contexte spatial et géopolitique bien particulier.

Le terme de génocide est l’un des concepts les plus sensibles et les plus galvaudés qui existent. Il revient périodiquement sur le devant de la scène médiatique, souvent dans le cadre de commémorations, de politiques mémorielles ou de polémiques quant à sa reconnaissance et/ou aux responsabilités qui lui sont liées. Rien que cette année, au moins quatre évènements ont remis ce mot dans l’actualité. La reconnaissance du génocide des Arméniens par Joe Biden. La parution du rapport Duclert dans lequel la responsabilité de la France dans le génocide des Tutsis du Rwanda est formellement établie[1]. Les excuses officielles du gouvernement allemand pour son rôle dans l’extermination de deux peuples de Namibie, les Hereros et les Namas, en 1904. Et enfin la condamnation de Ratko Mladic pour génocide durant la guerre de Bosnie.

Il est également évoqué (parfois à tort et à travers) pour désigner toute situation de massacres ou de persécutions à grande échelle (on parle de génocide des Rohingyas en Birmanie[2], des Ouighours en Chine[3], des Chrétiens en Syrie, des Palestiniens, voire… des animaux dans le cadre de l’élevage industriel), souvent dans le but, parfois légitime, d’attirer l’attention et de forcer l’intervention de puissances étrangères. Mais ne risque-t-on pas, de ce fait, de minimiser ce « crime des crimes » ? Si, comme le disait Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », au fond, qu’est-ce qu’un génocide ? Le flou régnant jusque dans la définition juridique, la géographie peut nous permettre d’y voir plus clair.

Au-delà du droit…

Selon la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide[4], ce dernier s’entend comme l’exécution de différents actes destinés à détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. On remarque directement le flou que peut signifier « ou tout ou en partie », flou pas seulement théorique puisqu’il a servi à reconnaître le massacre de Srebrenica comme un génocide, quand bien même seules les personnes de sexe masculin, adolescents et adultes, furent exécutés.

La question de l’espace et du territoire peut nous permettre de dissiper ce flou. En effet, si tout génocide implique des massacres à grande échelle, l’inverse n’est pas toujours vrai. Dans un génocide, la fermeture des frontières est primordiale, et ce afin de rendre le territoire hermétique pour éviter toute fuite de victimes dans les pays limitrophes. Ce critère marque sans aucun doute la principale différence entre un génocide et une épuration ethnique. Pour cette dernière, les massacres sont avant tout un moyen plutôt qu’une fin, c’est-à-dire qu’ils servent à terroriser une population afin de la forcer à quitter une terre devant être « épurée » d’éléments indésirables. On peut sans aucun doute considérer la politique du gouvernement birman contre la minorité Rohingya comme relevant de cette catégorie, en atteste l’exode de centaines de milliers d’entre eux au Bangladesh voisin. Historiquement, le refoulement des populations amérindiennes en Amérique du Nord obéissait majoritairement à cette même logique[5].

Le génocide va au-delà dans l’horreur puisqu’ici, les massacres agissent non comme un moyen mais comme une fin en soi. En d’autres termes, il n’est ici pas question de « seulement » nettoyer un territoire mais d’exterminer purement et simplement un peuple considéré comme « de trop », pas uniquement ici mais partout ailleurs. On remarque ainsi qu’une fois la décision d’exterminer l’entièreté du peuple juif, l’émigration fut rendue impossible par les autorités nazies, et ce contrairement aux premières années suivant l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Le génocide des Tutsis du Rwanda de 1994 suivait le même processus, ce qui le différencie d’ailleurs des précédents massacres commis depuis l’indépendance du pays en 1962. Lors de ces évènements, les frontières furent ouvertes et les victimes « encouragées » à quitter le pays. A partir des années 1990, on assiste à une politique d’extermination toujours plus systématique au sein de laquelle la fuite hors des frontières nationales devient de plus en plus compliquée. L’extermination dépasse ainsi l’idéal de pureté territoriale et se justifie notamment par la volonté d’empêcher toutes représailles futures de la part des exilés et survivants. Ce cloisonnement des frontières permet par ailleurs de commettre des massacres à huis clos, ce qui facilitera plus tard la dissimulation de l’innommable. Huis clos qui ne peut d’ailleurs s’organiser qu’au sein d’un appareil d’État et ne peut se concevoir sans une puissante bureaucratie qui va s’assurer du bon déroulement des évènements : identification des cibles, gestion des tueries, contrôle du territoire, fourniture d’armes, dissimulation de preuves, etc.

Instrumentalisation géohistorique

Le concept de race est indissociable de celui de génocide, ce dernier n’étant in fine rien d’autre que du racisme institutionnalisé. Bien entendu, on sait que la race n’est qu’une construction sociale. Et c’est cette construction qui sera instrumentalisée par les bourreaux. Dans un génocide, ce sont d’abord ces derniers qui définissent les critères de l’extermination, notamment en amalgamant des réalités sociales avec des caractéristiques biologiques. Pour cette raison, il est difficile de considérer la politique d’extermination menée par les Khmers Rouges au Cambodge comme un génocide. Celle-ci se basait davantage sur des critères politiques (certes tout autant farfelus) que sur des variables biologiques.

Souvent, l’on recourt à une mythologie géohistorique cherchant à justifier les massacres. On évoque tantôt des persécutions ancestrales de la part des populations victimes, procédé donnant lieu à une inversion notoire des rôles. Tantôt des origines étrangères et belliqueuses chez le peuple visé, comme ce fut le cas pour les Tutsis rwandais, vus comme des envahisseurs en provenance d’Afrique du Nord (mythe propagé antérieurement par les autorités coloniales)[6]. Ou l’on se réfère à un autre contexte spatial pour justifier l’injustifiable. Ainsi, chez les génocidaires rwandais, l’instrumentalisation de la situation au Burundi voisin au sein duquel ce sont principalement des Hutus qui ont été victimes de massacres avant 1994. Partant de là, il n’y a qu’un pas pour arriver au « tuer avant qu’ils ne nous tuent ».

Ce racisme et cette instrumentalisation de l’histoire et de la géographie visent en outre à favoriser un autre trait fondamental des génocides, le négationnisme. Le cas rwandais est de nouveau emblématique puisque de nombreux génocidaires, dans l’incapacité de nier les faits au regard des preuves établies, en viennent à les replacer dans un contexte de conflits interethniques dans lequel, certes des massacres ont été commis par les extrémistes Hutus, mais également d’autres par les rebelles Tutsis. Cela attesterait une thèse courante dans les milieux extrémistes, celle du double génocide.

Une question démographique ?

Un génocide est in fine une question démographique. Et cette démographie va par conséquent être mobilisée pour justifier l’extermination. On peut en voir un aperçu dans le détournement par l’idéologie nazie du concept de Lebensraum (« espace vital ») du géographe Friedrich Razel, qui justifiait la conquête de territoires annexes au nom d’une supériorité naturelle d’un peuple sur des autres, a fortiori de « race » inférieure.

Une trop faible disponibilité des ressources peut donc fournir un puissant incitant pour des massacres à grande échelle. Au Rwanda, de nombreux discours de la propagande génocidaire mettaient en évidence l’augmentation de la population dans un pays où la disponibilité de terres était problématique. Ce qui a d’ailleurs fait dire à Jared Diamond, beaucoup trop hâtivement, que cet évènement était avant tout provoqué par une surpopulation endémique[7]. Un génocide est par nature multifactoriel mais il est clair qu’un contexte de pénurie et de précarité économique peut encourager des récalcitrants à soutenir une entreprise génocidaire au nom d’un avenir meilleur[8].

Géopolitique du génocide

Le génocide se caractérise bien entendu par la violence la plus extrême. De ce fait, et heureusement, il reste un évènement « exceptionnel », en particulier parce que l’immense majorité d’une population ne saurait exécuter des actes d’une telle cruauté sans une forte dose de manipulation des masses. Mais même cette manipulation ne suffit bien souvent pas pour passer à l’acte. De ce fait, un contexte de guerre (civile, régionale ou mondiale) participe grandement à instaurer un climat de violences, de désordre et de confusion propice à la mise en œuvre de politiques génocidaires. Ce contexte favorisera en outre l’amalgame entre guerre et génocide pour de nouveau dissimuler, ou du moins minimiser, les crimes commis. Mais si un génocide se commet au sein d’une guerre, il doit bien en être distinct.

Enfin, la fin du génocide ne signifie pas la fin de ses conséquences. Un génocide est non seulement un traumatisme individuel mais également collectif. À tel point qu’il va devenir dorénavant un évènement majeur de l’histoire des peuples victimes. Ironie du sort, ce traumatisme peut à son tour être instrumentalisé à des fins géopolitiques, en particulier en exerçant une sorte de chantage affectif pour excuser ses propres exactions. La politique étrangère d’Israël en Palestine occupée ainsi que le soutien des autorités rwandaises à des groupes armés opérant dans l’est du Congo se justifient fréquemment en évoquant le passé tragique qu’ont vécu leurs populations respectives. Cet élément encourage un sentiment de deux poids deux mesures chez des populations victimes de persécutions en dehors d’une logique génocidaire. En atteste le fort ressentiment qui anime de nombreux Congolais ayant l’impression que la tragédie qu’ils vivent (plusieurs millions de morts depuis 25 ans) est « moins importante » que celle qu’a vécue le Rwanda en 1994.

Il faut donc terminer par souligner le fait que singulariser le concept de génocide ne vise pas à hiérarchiser les crimes, et donc les souffrances des victimes. Voir sa famille massacrée au sein d’un génocide ou d’une épuration ethnique ne change pas grand-chose au calvaire vécu et est tout aussi tragique. Cet évènement doit malgré tout être considéré pour ce qu’il est, notamment afin d’établir des responsabilités par la suite et assurer une prévention contre ce type de drame. Et comme souvent, la dimension spatiale de l’évènement peut contribuer à sa compréhension.


[1] https://www.vie-publique.fr/rapport/279186-rapport-duclert-la-france-le-rwanda-et-le-genocide-des-tutsi-1990-1994

[2] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/genocide-la-cij-ordonne-a-la-birmanie-de-prendre-des-mesures-pour-proteger-les-rohingyas_2116082.html

[3] https://www.lesoir.be/383058/article/2021-07-08/ouighours-la-chambre-reconnait-le-risque-de-genocide

[4] https://www.ohchr.org/FR/ProfessionalInterest/Pages/CrimeOfGenocide.aspx

[5] Même s’il existait chez de nombreux acteurs une volonté manifeste d’éradiquer totalement ces populations, cette volonté ne s’est pas véritablement traduite par une politique structurelle d’extermination totale. Ceci n’enlève évidemment rien à l’abomination que constituait cet évènement à l’origine de la nation étasunienne.

[6] Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda, Rwanda, racisme et génocide, Paris, Belin, 2013.

[7] Dans son célèbre ouvrage, Effondrement, il va jusqu’à intituler le chapitre traitant de cet évènement « Malthus en Afrique ».

[8] Voir notamment Renaud Duterme, Rwanda, une histoire volée, Mons, éditions Tribord, 2013.


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