(Locarno 2021) L’Afrique à l’écran

74e Locarno film festival

Au 74e Festival de Locarno, plusieurs films de réalisateurs africains et/ou tournés en Afrique sub-saharienne étaient en compétition. L’occasion de modifier notre regard sur les townships sud-africains ou les quartiers chics de Lagos, également absent des salles occidentales.

Chaque heure, un enfant disparaît en Afrique du Sud. 700 par mois, 8760 par an, cette statistique effarante sert de point de départ du documentaire Walk With Angels (Spacer z Aniołami). Arrivé en Afrique du Sud pour un autre projet, le réalisateur polonais Tomasz Wysokiński rencontre Jeremaiah Marobyane. Ancien enfant des rues, recruté à quinze ans et formé au combat par l’ANC, amputé d’un bras après avoir sauté sur une mine antipersonnel, ce héros de la lutte contre l’Apartheid tente aujourd’hui de retrouver les enfants perdus des ghettos.

Pauvreté, violence et superstition

Armé d’une caméra miniature, Wysokiński accompagne « Jerry » dans son enquête sur un bébé disparu quelques années auparavant. Comparé par son producteur au journaliste Ryszard Kapuściński pour son inlassable volonté de montrer l’invisible, le réalisateur nous convie à un périple à travers une misère soigneusement tenue à distance des écrans occidentaux. De Kliptown, banlieue de Soweto affichant 72% de chômage, à Hillbrow, quartier parmi les plus pauvres de Johannesburg, on assiste, médusé, à une scène d’exorcisme, à des fusillades en pleine rue et à un lynchage dont l’issue fait peu de doute, pendant que des enfants sans-abri recouvrent les trottoirs.

Walk With Angels
Un terrain vague de Johannesburg, lieu de répétition pour prédicateurs (Walk With Angels (Spacer z Aniołami), 2021, réal. T. Wysokiński)

Risquant plusieurs fois leur vie au cours d’un tournage de plusieurs années, Wysokiński et Marobyane nous font entrevoir la vie dans des lieux gangrenés par l’extrême pauvreté et la violence, incapables d’absorber les populations en provenance des townships et des campagnes.

Comment supporter la vie dans une ville où l’on trouve des cadavres de bébés dans les décharges ? La superstition offre une réponse possible. Voyantes, prédicateurs et prédicatrices, invocation de Jésus ou d’esprits ancestraux, rites sataniques – l’une des causes des enlèvements d’enfants –, la spiritualité sature le film, comme une tentative de redonner du sens à des territoires où l’état de droit est un lointain mirage.

Classes moyennes

À quelques milliers de kilomètres de là, la superstition, encore, sert de fil conducteur à Juju Stories. Trois réalisateurs nigérians y traitent, à travers des histoires d’envoûtement et de mauvais sorts, d’un autre impensé de l’imaginaire occidental sur l’Afrique : les classes moyennes. Loin des images d’Épinal de l’Afrique de l’Ouest, loin aussi des bidonvilles, on découvre une Lagos chic, faite de maison individuelles et de petits immeubles.

À Lagos, les agents immobiliers aussi parlent d’amour (Juju Stories, 2021, réal. M. Omonua & A. T. Makama & C.J. « Fiery » Obasi)

Des agents immobiliers y tombent amoureux de publicitaires, des lycéens et lycéennes y découvrent les complications de l’amour, de l’amitié et de la jalousie, des chats s’y perdent, du personnel de maison y rêve d’ascension sociale… Surtout, la ségrégation socio-spatiale permet à une classe privilégiée de ne voir le reste du pays qu’à travers le filtre des médias et de ne pas trop se soucier du sort de la majorité de la population.

Amansa Tiafi, 2021, réal. Kofi Ofosu-Yeboah

Dans Amansa Tiafi, le Ghanéen Kofi Ofosu-Yeboah tente de tisser un lien entre ces extrêmes. Dans son premier long métrage, le réalisateur installé aux États-Unis revient dans son pays de naissance pour y filmer une histoire de vengeance. Prétexte à une traversée du Ghana, depuis les bidonvilles de pêcheurs jusqu’aux villages de la forêt tropicale : Ofosu-Yeboah évoque la pauvreté d’un pays où « il faut faire la queue tous les jours pour payer pour se laver et vider ses intestins » dans des toilettes publiques, où des politiciens corrompus alignent les promesses de campagne ridicules – ce qui n’a rien d’exotique – et où, dans les villages reculés, la justice coutumière s’applique à écraser les plus faibles.

Hommage d’un émigré à son pays d’origine, ses paysages, sa musique, mais aussi son optimisme à toute épreuve face aux difficultés chroniques, Amansa Tiafi est l’anti-Black Panther. Et il faut se réjouir que les festivals de cinéma permettent à des films dont les distributeurs occidentaux ne voudront jamais de rencontrer un public.

Les mastodontes – Cannes, Venise, Berlin –, eux aussi soumis aux impératifs économiques de l’industrie du cinéma, échouent à proposer autre chose qu’une vision occidentalo-centrée, et donc tronquée, du monde. Il reste Locarno, Saint-Sébastien ou Moscou pour nous rappeler que d’autres continents existent.


Walk With Angels (Spacer z Aniołami), 74e Festival du film de Locarno, Semaine de la Critique

Juju Stories, 74e Festival du film de Locarno, Concorso internazionale

Amansa Tiafi, 74e Festival du film de Locarno, Concorso Cineasti del presente


Sur le blog:

« Lagos, capitale du futur? » (Renaud Duterme)

« Catherine Fournet-Guérin – L’Afrique n’est pas la province du monde » (Gilles Fumey)


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