Zack Snyder et les (très) gros muscles de l’Amérique

Army of the Dead

Truffé de références et de télescopages plus ou moins insolites, mêlant film de guerre, de braquage et d’horreur, Army of the Dead cartonne sur Netflix depuis mai. 15 ans après son très droitier 300, le réalisateur Zack Snyder offre un film moins visiblement réactionnaire mais révélateur des relations compliquées de l’Amérique – et de l’Occident – avec les Autres.

Cette image, on l’a vue mille fois au cinéma. Le vétéran, avec ses muscles et ses tatouages, prépare des burgers dans un fast-food miteux du fin fond du Nevada. Scott Ward (Dave Bautista), héros oublié de l’Amérique et lointain cousin de Rambo, n’a pas servi au Vietnam, en Afghanistan ni en Irak, mais a dégommé des zombies dans une Las Vegas infestée et désormais en quarantaine. Pour le même résultat.

Décoré puis abandonné à son sort de cuiseur de steaks hachés, Ward n’hésite pas longtemps quand un sulfureux directeur de casino, Bly Tanaka, lui propose un marché juteux. L’homme d’affaires invite le vétéran à aller dévaliser le coffre de son casino pour y récupérer 200 millions de dollars… sachant que, dans vingt-quatre heures, une bombe nucléaire engloutira la capitale du vice et ses nouveaux habitants. Ni une ni deux, Ward se débarrasse de sa charlotte et de ses lunettes de presbyte, réunit une équipe de gros bras et s’en va toucher le jackpot pour s’offrir une nouvelle vie.

L’Amérique face à l’Autre

Une mission risquée car Las Vegas, cernée par des conteneurs géants, grouille de zombies d’une autre trempe que ceux auxquels le cinéma nous a habitués. En plus de bons vieux rôdeurs, des zombies « alphas », dont on soupçonne l’origine dans des expériences malheureuses de l’armée américaine, ont établi leur quartier général dans l’hôtel Olympus – avec une statue de Zeus devant l’entrée, au cas où on n’aurait pas bien saisi l’idée. Rapides et puissants, doués de conscience et capables de ressentir des émotions, ces monstres nouveaux semblent inarrêtables.

Le monstre postmoderne rencontre le dieu antique, Army of the Dead, réal. Zack Snyder © Netflix

Si une figure du cinéma occidental illustre nos relations compliquées à l’altérité, c’est bien celle du zombie. Au risque de schématiser, les films du genre se divisent en deux grandes catégories depuis 1968 et la sortie de La Nuit des morts-vivants de George A. Romero. D’un côté, une lignée de films et de séries voient dans le zombie l’occasion d’une réflexion critique sur notre relation à l’Autre, sur ce qui nous oppose et nous rapproche d’une créature a priori aussi hostile que répugnante. Ils posent la question d’une possible cohabitation entre vivants et morts-vivants, sur le ton de l’humour à la fin de la comédie Shaun of the Dead ou de manière plus grave dans la série In the Flesh.

De l’autre, Hollywood a travaillé à dépolitiser le genre en réduisant les zombies à une masse uniformément hostile, hors de l’humanité et devant être exterminée sans autre forme de procès. Point d’orgue du processus, le très bankable World War Z se concluait, en 2013, sur la perspective d’une longue guerre sans merci contre cet autre irréductible. On reconnaît, dans la vision des zombies comme une masse monolithique déchaînée, les mécanismes habituels du racisme. Plus largement, on peut y voir une confirmation du diagnostic proposé par Marc Augé en 1994. Dans Pour une anthropologie des mondes contemporains, l’anthropologue pointait notre difficulté à « penser l’autre comme un autre », avec ses spécificités mais aussi son irréductible humanité. Avec comme double conséquence de réduire l’Autre à son étrangeté et de se replier sur des identités – nationales, religieuses, de genre – figées.

Exemple de cette tendance sur grand écran, un certain Zack Snyder réalisait en 2004 un remake de Zombie, film culte de Romero sorti en 1978. En lieu et place de la critique facétieuse de la société de consommation portée par son modèle, cette Armée des morts – titre français de Dawn of the Dead, à ne pas confondre avec le film de 2021 – jouait la carte de l’action testostéronée : ne pas réfléchir et tirer dans le tas. Deux ans après, 300, du même Snyder, chantait la gloire de soldats spartiates très aryens, résistant à l’agression d’un peuple perse méprisable et violent, mené par un empereur déviant, cruel, fourbe et pas du tout aryen.

Les zombies d’Army of the Dead continuent d’incarner une altérité monolithique, réduite à son hostilité à l’humanité (occidentale). Dotés d’un roi chef de guerre, capables de se reproduire et plus difficiles à massacrer qu’avant, ils constituent une menace d’autant plus inquiétante. Explication de texte par Snyder en personne : « ils sont juste là pour nous remplacer ». Tiens donc. Le film entier se révèle un beau lapsus, aurait dit l’historien Marc Ferro, trahissant une angoisse qui n’a pas fini de coloniser nos imaginaires : l’invasion.

Des corps (géo)politiques

Mais quels héros sauront nous prémunir de ce danger renouvelé d’anéantissement-remplacement ? Réponse de Snyder : des héros très, très musclés, volontaires, courageux et qui n’hésitent pas à appuyer sur la gâchette. Au sein de la dizaine de têtes brûlées s’aventurant dans Las Vegas, les leaders sont des hommes à la musculature hors du commun : Ward, joué par l’ancien catcheur Bautista, met la barre haut, mais son acolyte Vanderohe (Omari Hardwick) n’est pas mal non plus dans le domaine du gros biceps. Muscles saillants, gros flingues, grandes gueules, il faut ce qu’il faut pour affronter les dangers assiégeant l’Amérique.

Army of the Dead
Très gros muscles et très gros flingues, Army of the Dead, réal. Zack Snyder © Netflix

Ces corps aux mensurations frisant l’absurde ont un sens politique. En 1993, la chercheuse Susan Jeffords a montré combien les corps masculins rendaient compte des évolutions de l’idéologie dominante dans les années 1980 et 1990. Dans Hard Bodies, elle tisse un lien entre le succès de stars comme Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger et l’arrivée au pouvoir de Reagan : les personnages de John Rambo et du Terminator, mais aussi le flic sans peur de Piège de cristal (Bruce Willis), incarnent un idéal masculin puissant, volontaire et loyal, dans l’ombre de la figure de Reagan. Il s’agit de faire oublier le président Carter, mou et vendu aux femmes, aux bureaucrates et aux universitaires.

À travers l’enjeu de définition d’un modèle dominant de masculinité, les muscles sont une affaire de politique intérieure, mais aussi de géopolitique : face à des menaces perçues comme toujours plus pressantes, le corps national doit affirmer sa puissance et sa détermination, c’est-à-dire bander les muscles et, si besoin, tout écraser sur son passage.

Snyder adapte les « corps durs » à l’époque et à la nécessité financière de toucher un large public : en 2021, les héros « badass » sont afro-américains, parlent espagnol et sont parfois des femmes. Pour élargir tout à fait le champ des identifications possibles, l’équipe compte même un Allemand avec peu de muscles mais un gros cerveau, car il faudra bien ouvrir le coffre où reposent les millions. Mais sous la surface, la logique d’ensemble évolue peu : on s’affirme en gonflant ses muscles et en dégommant tout ce qui bouge – les explosions de tête rythment le film. Et ce sont bien des hommes robustes qui, en dernier ressort, sauvent la mise – dans tous les sens du terme.

« Je vote démocrate ! »

Imagerie virile, fascination pour les armes à feu et l’hémoglobine et valorisation de la violence physique, Snyder est fidèle à sa réputation. Il faut dire que de 300 à Justice League en passant par Man of Steel, le réalisateur ne s’est pas seulement fait remarquer pour son style très reconnaissable. Sans trop se forcer, une bonne partie de la critique en a fait le propagandiste de la droite américaine par excellence.

Contre cette étiquette, le pauvre réalisateur s’est défendu de toutes ses forces dans une interview pour The Guardian, brandissant son bulletin de vote Biden et clamant son respect des femmes fortes. Difficile pourtant de ne pas déceler dans son dernier film des relents des pires discours bellicistes auxquels nous ont habitués les États-Unis et leurs alliés. Indépendamment des qualités esthétiques qu’on peut, ou non, lui trouver.


Sur le blog :

« Penser le monde d’après grâce aux zombies » (MB)

« The Walking Dead : deux saisons à la campagne » (MB)


À lire sur les zombies, la politique et l’espace :

Max Rousseau, « Land of the Dead ou quand les zombies nous parlent politique », Eidôlon, 2006.

Jean-Baptiste Thoret (coord.), Politique des zombies. L’Amérique selon George A. Romero, Ellipses, 2015.

Manouk Borzakian, Géographie zombie, les ruines du capitalisme, Playlist Society, 2019.


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