Urbex, dans les vestiges des territoires

Comme le disait l’architecte Auguste Perret, « l’architecture, c’est ce qui fait de belles ruines ». Et en effet, ces ruines fascinent. « Des cités enfouies sous des amoncellements de sable ou une jungle enchevêtrée ; ruines et désolation là où jadis se trouvaient des gens et l’abondance[1] ». Souvent, ces ruines ont à nous apprendre. Sur le passé bien sûr, mais aussi sur notre territoire et nos rapports au monde. Entretien avec un couple d’urbexeurs professionnels.

Géographies en mouvement – Pouvez-vous rappeler quelles sont les origines de l’Urbex ?

Silent Explorers – L’urbex (pour urban exploration), consiste à visiter des lieux abandonnés, oubliés ou interdits, en respectant le credo « Take nothing but pictures, leave nothing but footprints ». C’est donc une démarche artistique centrée sur le respect des lieux, la discrétion et la non-divulgation des adresses. Ceci implique aussi qu’on ne pénètre dans un lieu que s’il existe un accès ouvert. On ne casse pas de fenêtre, on ne force aucune porte. On ruse parfois, il est vrai, mais sans dépasser cette limite de conscience.

Pour nous, c’est un moyen privilégié de découvrir des endroits oubliés de tous, de nous intéresser à leur histoire et aux causes de leur déclin. C’est un peu comme un puzzle qui se construit avant, pendant et après notre exploration. On part à la recherche d’informations historiques et généalogiques pour comprendre ce qui a mené une famille, un état ou un propriétaire à abandonner un lieu souvent sublime.

GEM – Y a-t-il des régions (en Europe ou ailleurs) davantage propices à ce phénomène ?

SE – Oui bien sûr. Même si l’urbex peut se pratiquer un peu partout, certaines régions sont plus riches en pépites. On pense par exemple au nord de l’Italie à la fois pour son passé industriel et pour les différents séismes qui ont frappé cette zone et ont laissé de nombreux bâtiments endommagés et désertés par leurs habitants. On peut également citer, en Belgique, la région de l’ancien bassin minier du Borinage jusqu’à Liège. Les anciennes cités militaires soviétiques sont aussi un beau témoignage de l’histoire que certains pays préfèrent oublier en laissant la végétation les engloutir. Enfin, de nombreuses villes thermales, très prisées autrefois, sont tombées en décadence, entraînant avec elles des bijoux d’architecture. La pratique de l’urbex permet aussi de prendre pleinement conscience de l’exode rural qui frappe notamment la France et l’Italie. Souvent, on arrive dans un village pour visiter un lieu en particulier et on se rend rapidement compte que qu’un grand nombre d’habitations sont à l’état d’abandon. Si on voulait, on pourrait y passer la journée entière !

GEM – Quels sont les types de bâtiments abandonnés les plus fréquents ?

SE – Les premiers pas d’un urbexeur se font souvent dans des usines, des écoles et pensionnats, des hôpitaux et asiles psychiatriques désaffectés. Ils sont plus faciles à trouver et généralement aisés d’accès. Mais ce sont aussi des lieux qui ont subi de nombreux assauts, dégradations, tags et autres. On parlait de cités thermales juste avant, on croise souvent des Bains laissés à l’abandon et des hôtels fermés depuis des décennies.

Mais en réalité, on peut vraiment visiter tous types de bâtiments, de petites fermes rustiques au palais italien, des salles de bal allemandes témoin d’une époque révolue aux salles de loisir, tels que les cinémas et les théâtres.  En ce qui nous concerne, nous aimons particulièrement les manoirs et châteaux, très fréquents en France, qui sont devenus des poids pour leurs héritiers et ont fini par disparaître sous une couche de végétation.

GEM – Que peut-on apprendre sur l’histoire des lieux ?

SE – Parfois, on peut découvrir énormément de choses, d’autres fois, le lieu reste muet. C’est une discipline très aléatoire. Comme nous l’évoquions, nous procédons, souvent après la visite à un travail de recherche en combinant les informations historiques trouvées sur la base du nom et de la localisation ainsi que généalogiques grâce aux effets personnels découverts sur place. On parle ici de factures ou correspondance qui nous permettent de retracer l’histoire des habitants du lieu afin de comprendre ce qui a mené à son abandon. Généralement, pour les bâtiments privés, l’explication réside dans un héritage problématique, une banqueroute ou une ligne familiale qui s’éteint.

C’est une autre histoire pour les bâtiments publics. L’abandon d’un hôpital, d’une salle de spectacle ou d’une école tient plutôt à des questions de normes. Le paradoxe est qu’il coûte souvent plus cher de rénover un beau bâtiment que l’on possède plutôt que d’en reconstruire un autre. On voit souvent des hôpitaux historiques à l’architecture riche être délaissés pour ouvrir un nouvel hôpital moderne quelques centaines de mettre plus loin. L’un pourrit pendant que l’autre prospère. Enfin, il y a les bâtiments d’activités, comme les hôtels et les restaurants, qui souvent ferment leur porte à la suite d’une faillite et sombrent dans l’oubli.

GEM – L’urbex semble assez à la mode. Pourquoi ?

SE – Il nous semble que la première raison est les réseaux sociaux. Les gens voient passer une photo et veulent avoir la même. Exactement comme pour le tourisme, un pays devient à la mode (comme ça a été le cas avec l’Islande, Bali ou le Pérou) parce que les gens veulent la même photo qu’ils ont vue passer des centaines de fois. Certains sont aussi attirés par le goût de l’interdit, le frisson, sans avoir à l’esprit le respect du lieu ou la discrétion. Les dérives sont nombreuses car la discipline est aujourd’hui parasitée par ces visites touristiques qui finissent par gâcher le lieu et compromettre son secret.

GEM – L’urbex semble en effet assez représentatif d’un des plus grands paradoxes du tourisme : à savoir qu’un lieu ne peut garder son authenticité, et donc son attrait touristique, qu’en étant au maximum préservé des touristes. Qu’en pensez-vous ?

SE – Tout à fait d’accord, c’est la raison pour laquelle la discrétion et le secret sont extrêmement importants pour nous. On l’a vu au fil de notre expérience, si un spot se transforme en Disneyland, il finit toujours être gâché. Dans le meilleur des cas, il est refermé par la commune ou le propriétaire, ce qui nous prive de le visiter mais a au moins l’avantage de le préserver. Mais le plus souvent, s’il n’est pas refermé, il finit par être dégradé, pillé, saccagé et, dans le pire des cas, incendié. C’est pour nous un vrai crève-cœur de voir un lieu qui a survécu à des décennies de silence et d’oubli, finir de la sorte.

Mais outre la sauvegarde du lieu, ce sont aussi des questions de sécurité qui se posent. Certains propriétaires préfèrent démolir leur bien plutôt que de le voir visité par des explorateurs du dimanche, comme ça a été le cas pour le château de Noisy en Belgique. On constate le même phénomène en tourisme où, pour reprendre le cas de l’Islande, l’afflux de touristes contraint les autorités à fermer ou baliser des lieux pour des raisons de sécurité, comme ça a été le cas pour les chutes de Godafoss. C’est dommage car la discipline à la base est avant tout une question de respect, de préservation et de témoignage.

GEM – Quels sont les autres problèmes que pose l’Urbex ?

SE – L’effet de mode en est un sans hésiter. À notre niveau, on s’expose à des plaintes, voire à des poursuites judiciaires si un propriétaire nous surprend et décide de nous faire payer pour tous les autres. Il y a toujours évidemment un risque sécuritaire aussi. Pour nous qui pratiquons l’urbex depuis bientôt cinq ans, on sait où poser les pieds mais aussi quand il vaut mieux s’abstenir, cependant, un accident est toujours possible. Heureusement jusqu’à aujourd’hui, rien de tout ça ne nous est jamais arrivé.


[1] Joseph Tainter, L’Effondrement des sociétés complexes, Le Retour aux sources, 2013


Les photographies de Silent Explorers : https://www.silentexplorersurbex.com/


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