Comment nous vivons dans des mondes toxiques

Monde commun, Mondes toxiquesL’excellente revue Monde commun enquête sur nos environnements toxiques. Avec un regard d’anthropologues engagés et citoyens qui écoutent le monde et explorent de nouveaux modes de dialogue, d’écriture et d’interprétation. Ni militante, ni experte, l’anthropologie publique naît dans la société et y revient. Pour le plus grand bonheur des géographes.

Ce fétiche des économistes qu’est la « croissance » affecte nos corps et nos vies, parfois « sous forme de catastrophe, parfois de manière beaucoup plus lente, insidieuse, invisible, impactant le sol, l’air, l’eau, la nourriture en s’insérant à des échelles microscopiques, voire nanoscopiques d’une façon répétée dans notre quotidien ». Birgit Müller et Michel Naepels nous alertent sur « l’industrialisme tardif » qui produit des normes agissant comme un permis de polluer jusqu’à un certain seuil de toxicité, attribuant à nos vies humaines une valeur financière. Ce numéro 5 de Monde commun évite les raisonnements bureaucratiques pour chercher quelles sont les expériences intimes que les humains ont des produits toxiques et des pollutions. Nucléaire, pesticides, projets miniers, produits chimiques du quotidien, déchets industriels, plastiques sont étudiés par leurs effets sur les corps, comment ils impriment des inégalités sociales, de genre, de classe, de race. Les politiciens nous ont seriné que d’infimes doses toxiques étaient le prix à payer pour le « progrès ». Comment les humains ont-ils pu rendre invisibles les toxiques, nier leur évidence, refuser de comprendre les conséquences matérielles de nos systèmes techniques ?  Il faut parler de pollution pour reconnaître son pouvoir de rendre inhabitables nos espaces familiers.

Le grand entretien avec Gabrielle Hecht de l’université Stanford est édifiant. Le « colonialisme moléculaire » (Margarita Mendes) explique l’impact des molécules d’or, d’uranium, de charbon, de dioxyde de carbone extraites du sol et dispersées dans les eaux, les airs, les sols qui contaminent les corps. Avec le radon partout présent dans les mines d’uranium (et leurs voisines), G. Hecht examine les temporalités sur le déclenchement des cancers chez les ouvriers qui prennent, progressivement, conscience qu’il faut s’en protéger, grâce à des intersections avec les gouvernements post-coloniaux. En Afrique du Sud, en Namibie, au Gabon, G. Hecht suit les ouvriers dans leur découverte des maladies. Interdits en Europe, le diesel, les pesticides en Afrique fabriquent des inégalités dans les normes internationales.

Antonin Malchiodi

Antonin Malchiodi, La Fête est finie (« Mondes toxiques »)

L’Afrique n’est pas un continent pauvre

Si l’on part du fait que l’Afrique n’est pas un continent pauvre à aider mais un continent riche dont on pille les ressources, alors on comprend le lien entre l’extraction et le colonialisme pour l’anthropocène. Les villes sont irrespirables car la norme admise y est de 3000 ppm contre 10 ppm en Europe. Cela étant, la question des normes est insuffisante, car il faut des infrastructures, des réseaux, des moniteurs, de l’ingénierie pour repérer les dépassements. Et pour les faire respecter, il faut une gouvernance hors corruption (y compris aux États-Unis, à l’autre bout de la chaîne). G. Hecht pointe le rôle de la Françafrique dans la fabrication de normes si peu contraignantes. La solution serait-elle la justice environnementale ? Souvent, la gouvernance est pensée après coup, les industriels plaidant le « on ne savait pas ». Les normes établissent des manières de « permis de polluer jusqu’à un certain niveau ». La solution serait qu’il y ait dans le prix de l’uranium, de l’or, du coltan, du lithium, etc., la prise en compte des impacts à long terme sur la santé et l’environnement. Cela renchérirait des biens qu’on ne trouve pas si chers que ça, puisqu’on peut les acheter (par ex., un iPhone).

Une question de l’anthropocène est de tenir compte des échelles de temps (la radioactivité sur des centaines de milliers d’années, alors qu’on la calcule sur un siècle). 10 000 ans est un temps humain, mais des millions d’années sont incompréhensibles : comment mettre en rapport le temps géologique et le temps humain ? L’espoir est que des manifestations contre les violences environnementales (pour un droit universel à la respiration, par ex.) se multiplient. Pour G. Hecht, l’optimisme est que la pollution devient une base des revendications politiques.

Gaïa est « dure à cuire »

Antonin Malchiodi

Antonin Malchiodi, Water get (« Mondes toxiques »)

Marianna Rios-Sandoval revient sur la question de savoir comment et à quelle vitesse la nature reprend ses droits lorsque des friches lui sont offertes. Sans pouvoir répondre, même avec des exemples pourtant documentés, elle souscrit à l’argument de Lynn Margulis pour laquelle Gaïa « est dure à cuire ». Birgit Müller décortique la « propagande et l’inconscience ordinaire dans l’agriculture industrielle ». Pourtant, Stéphane Le Foll n’avait-il pas, au Forum mondial du paysage à Paris en 2015, annoncé que si tous les sols agricoles du monde fixaient 4% de carbone supplémentaire, le problème du réchauffement climatique serait réglé ? Comment inciter à ne plus labourer lorsqu’on sait combien cette technique libère du CO2 et du méthane ?

En travers des bonnes pratiques, les partisans de la biotechnologie, les fournisseurs de machines agricoles, les chercheurs en quête de financements adoptent un nouveau vocabulaire de justification pour promouvoir ces pratiques, tels qu’« agriculture de précision », « intensification durable ». Pire, « Bayer/Monsanto ne cache pas sa stratégie de mettre en jeu la fierté des agriculteurs en les recrutant comme promoteurs de leurs technologies », comme le montrent les films sur des fermes comme celle de Jason LeBlanc à Estevan, Canada.

Comme l’a montré l’anthropologue Natasha Dow Schüll, toutes les technologies (des machines à sous jusqu’aux smartphones, en passant par les biotechnologies) sont conçues pour susciter des addictions. Elles cherchent à réduire l’anxiété et créer l’illusion d’un contrôle. En voici les résultats : en France, entre 2009 et 2018, les ventes d’insecticides ont été multipliées par 3,5, celles des fongicides ont progressé de 41% et celles des herbicides de 23%. Des raisons d’espérer ? Avec les consommateurs les plus méfiants, les plantes sont les meilleures alliées contre ce modèle car les adventices résistantes obligeront, tôt ou tard, à ralentir.

Les continents de plastiques n’existent pas

Baptiste Monsaingeon revient sur l’image du 7e continent de déchets plastiques qui a mobilisé l’opinion publique depuis 2009. Mais les continents de plastiques n’existent pas ! Un premier article parait en 1972 et Charles Moore parvient à convaincre l’opinion par cette métaphore continentale, tel un « Colomb de la postmodernité ». Bien sûr, il ne s’agit pas d’une terre en formation et les débris de polymère sont souvent invisibles, pas plus qu’ils ne pourraient être « nettoyés ». Du coup, une nouvelle image émerge, celle de la « soupe » qui cause des dommages à la faune et aux humains par la chaîne alimentaire. Quel est le temps de dégradation d’un plastique ? Controverse ! Car la toxicité potentielle n’est pas prise en compte. Peut-on croire les propositions de chercheurs mettant en avant des micro-organismes « mangeurs de plastique » ? Trop tôt.

Antonin Malchiodi

Antonin Malchiodi, La Casserole (« Mondes toxiques »)

Nicholas Shapiro (UCLA) raconte comment la science à vocation réglementaire tente d’évacuer de l’environnement bâti le risque toxique posé par le formaldéhyde qu’on trouve dans les colles, les panneaux à copeaux et qui est l’un des plus puissants polluants de l’air que nous respirons dans les logements neufs, ou mal ventilés. Pour lui, l’histoire de ce composant résulte de la violence pétrochimique généralisée à l’échelle mondiale qu’il faut rendre visible. Il est urgent « de commencer par tenir compte de ce que notre corps peut nous dire sur les vastes écologies dans lesquelles nous mijotons ».

Paradis ou enfer environnemental ?

Ce numéro de Monde commun compte une poignante « Lettre des citoyens aux investisseurs pollueurs », un projet d’exploitation du minerai de tungstène en Narbonnais. Elle remue tous les arguments des industriels sur les réseaux naturels hydrologiques, la gestion des déchets, l’intérêt même pour ces quelques grammes de minerais « dont nous n’avons pas besoin ». Avec une conclusion appelant à « Partager un monde pollué », Elise Boutié revient en Californie après les incendies qui ont ravagé la superbe région de Paradise. Elle explore ce que veut dire vivre en territoire abîmé, comment accepter la toxicité, le déni et l’omission…

Un numéro essentiel pour plonger dans le monde de demain.


Monde Commun, n°5, « Mondes toxiques », PUF, 2020, 17€


Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s