Géographie en trois dimensions (2/2) : voyage aux Enfers

Autant que la verticalité des sommets, le sous-sol façonne la géographie. Mieux, il a rendu possible la civilisation industrielle et soutien chaque geste de nos vies modernes. Descendons voir ce qui tient le monde. (Renaud Duterme)

Que seraient nos sociétés modernes sans les éléments que renferme notre sous-sol? L’on pense aux infrastructures faisant tenir nos sociétés complexes. Systèmes de canalisations et d’évacuation des eaux, câbles électriques et internet, rames de métro, parkings, conduites de gaz, autant d’éléments sans lesquels notre confort et la cohésion sociale seraient mis à mal.

Plus globalement, c’est la quasi-totalité de ce qui fonde notre civilisation thermo-industrielle qui repose in fine sur des ressources extraites du sous-sol. Énergies fossiles, minerais et eau douce se révèlent ainsi indispensables à l’extraction et la transformation des ressources ainsi qu’à la fabrication de biens industriels et agricoles (la potasse et la phosphate étant principalement utilisés dans la fabrication d’engrais).

Les différentes révolutions industrielles ne le seraient donc pas sans ce qui se trouve sous nos pieds.

Sous-sol et monde inégal

Le sous-sol est pour beaucoup dans la formation d’un monde inégal, surtout à partir du XVIe siècle. Dans ses travaux sur l’origine de la domination de l’Europe, l’historien Kenneth Pomeranz compare l’Angleterre avec le delta du Yangzi, en Chine, deux régions assez semblables au regard de nombreuses variables socio-économiques (espérance de vie, calories alimentaires disponibles, progrès technologique, rôle du marché dans la société, etc.). D’après ses recherches, le «décollage» économique de l’Angleterre à partir du XVIIIe siècle doit notamment à la présence d’importantes ressources de charbon au bon endroit sur son territoire, ce qui soulagea les pressions environnementales (terres, forêts…) et dispensa le pays d’un travail intensif des sols[1]. En Chine en revanche, on constate entre 1100 et 1400 un déclin de la métallurgie en raison de l’éloignement du cœur économique du pays d’avec les mines de charbon[2]. Pomeranz associe cet élément aux conquêtes de l’Amérique, laquelle va fournir à l’Angleterre des hectares fantômes lui permettant de soulager ses écosystèmes et de faire face à la pression démographique.

À propos du «Nouveau Monde», son sous-sol va se révéler crucial pour l’enrichissement de l’Europe, en particulier via l’extraction d’argent (l’Amérique du Sud produisant 85% de l’argent mondial entre 1500 et 1800). L’afflux de ce minerai, exploité dans des conditions déplorables, vers l’Europe augmentera la masse monétaire du continent, enrichissant au passage de nombreux intermédiaires et impulsant la dynamique capitaliste, notamment via le développement de prêts bancaires aux souverains européens[3].

Cet argent constituera la principale monnaie d’échange contre les marchandises asiatiques (les produits européens ayant toujours eu du mal à pénétrer en Asie)[4] puisque, toujours selon Kenneth Pomeranz, entre un tiers et la moitié de la production argentifère du Nouveau Monde était drainée vers la Chine via les réseaux marchands européens[5]. Comme le résume Fernand Braudel, l’argent américain restera bel et bien le «Sésame ouvre-toi de ces échanges»[6].

Par la suite, avec les matières agricoles tropicales, les ressources minières vont se retrouver au cœur du processus colonial, en particulier en Afrique. L’exploitation de ce continent et la spécialisation de ses territoires dans l’exportation de matières premières vont être à la source d’un échange inégal, élément toujours déterminant pour comprendre les écarts de richesses entre une partie de ce continent et le reste du monde.

Car cet échange inégal se poursuivra après les indépendances, notamment via le mécanisme de la dette, qui va contraindre les pays débiteurs à brader leurs ressources minérales aux grandes puissances et à leurs entreprises multinationales. Le CADTM[7] a documenté cet impérialisme minier, résumé par la journaliste Célia Izoard: «à partir des années 1980, des dizaines de pays endettés ont été contraints de modifier leurs codes miniers de façon à faciliter l’extraction à grande échelle au profit de multinationales, généralisant le modèle de la mégamine à ciel ouvert»[8].

À l’instar du processus colonial, cet impérialisme minier est coercitif et s’accompagne de coups d’États et/ou d’assassinats politiques, comme au Chili en 1973 à la suite de la décision du gouvernement Allende de nationaliser l’industrie minière, faisant perdre à l’entreprise étasunienne Anaconda Copper les deux tiers de sa production mondiale. L’arrivée au pouvoir du Général Pinochet se traduisit par un dédommagement de la multinationale et par l’instauration d’un nouveau code minier favorisant l’exploitation par des investisseurs étrangers[9].

Depuis, les ressources que renferme notre sous-sol n’ont jamais cessé d’être au cœur d’enjeux géopolitiques mondiaux (politique chinoise en Afrique, négociations autour de l’aide militaire à l’Ukraine par les États-Unis, participation du Rwanda aux massacres commis en République Démocratique du Congo, instabilité et ingérences occidentales au Moyen-Orient, etc.) et cela risque de s’accentuer avec l’épuisement progressif de nombreux gisements dans un contexte d’explosion de la consommation provoquée par la révolution numérique et électrique (et ce malgré les impacts écologiques et sociaux dramatiques qui sont indissociables de l’industrie minière)[10].

Le Salut sous terre

Depuis longtemps, le sous-sol contribue également à nous sortir de différents pétrins. Parmi les infrastructures souterraines nous ayant rendu les plus grands services, les égouts figurent en bonne place. Il faut rappeler les conditions de vie au sein des grandes villes manufacturières et minières, revers de l’exode rural majoritairement provoqué par la prolétarisation des campagnes. Évoquant les taudis peuplant les nouveaux centres industriels, Lewis Mumford écrit: «l’absence de canalisations souterraines et de tout service d’ébouage contribuait à faire de ces nouveaux quartiers de véritables cloaques. Des puits étaient fréquemment pollués, entraînant des risques de typhoïde; mais la pénurie d’eau paraissait encore plus redoutable. Il était impossible de ce fait de maintenir propres les intérieurs ou de procéder aux soins élémentaires d’hygiène corporelle»[11].

Dans de nombreuses villes, la gravité de la situation poussa les autorités à (r)établir de grands projets d’assainissement, souvent moins par souci d’humanité que par peur de contagiosité et de troubles sociaux menaçant les populations plus aisées. Ce fut le cas à Londres et à Paris où, pour faire face aux épidémies de choléra (ainsi qu’à l’épisode de la Grande Puanteur londonienne de 1858), les autorités municipales mirent en place un système de collecte des eaux usées avec de grands tunnels d’égouts construits sous les rues des deux capitales. Dans les deux cas, des milliers de kilomètres de canalisations dirigèrent les eaux usées de la ville loin des sources d’approvisionnement en eau potable[12].

Ces systèmes complexes nécessitent un entretien permanent et, désinvestissement public oblige, de nombreux réseaux d’alimentation en eau de par le monde souffrent actuellement d’une vétusté pouvant engendrer de graves conséquences. Comme à Flint, dans le Michigan, où, en 2014, d’importantes quantités de plomb issu des tuyauteries se sont retrouvées dans l’eau de consommation courante, provoquant de graves intoxications chez près de 30.000 enfants, majoritairement issus des quartiers pauvres et noirs de la ville. La vétusté est par ailleurs responsables d’un important gaspillage, de l’ordre de 20% de l’eau potable prélevée pour la France[13]. Enfin, les épisodes de précipitations intenses de plus en plus fréquents constituent un nouveau défi pour la gestion des surplus d’eau et la capacité d’absorption des avaloires, notamment en raison de l’artificialisation excessive des sols.

Le sous-sol continue à nous rendre de nombreux autres services, à commencer par le stockage des déchets. Si, dans nos pays, l’enfouissement semble avoir diminué, il persiste néanmoins, en particulier pour les déchets dits ultimes (amiante, résidus d’incinération, produits de l’industrie nucléaire, etc.) avec des conséquences écologiques comme l’émanation de biogaz, la pollution des aquifères, les impacts en termes de biodiversité ou la durée de toxicité extrêmement longue.

Sans oublier… l’inhumation. Ce qui pose des problèmes de «surpopulation» au sein de certains cimetières, aggravés par le ralentissement de la décomposition des corps en raison de l’usage de plastique pour l’embaumement. L’engouement pour la crémation ou des funérailles écologiques atteste d’une prise de conscience visant une empreinte écologique plus faible, même dans l’au-delà. 

Au-delà de la prévention des maladies et du développement de l’hygiénisme, le sous-sol peut fournir une protection face à d’autres catastrophes en surface: abris anti-tornades aux États-Unis, stations de métros en Ukraine face aux bombardements russes, réseaux de circulation chauffés à Montréal pour se protéger du froid, sans oublier les nombreux bunkers construits et aménagés en prévision d’une possible explosion nucléaire.

« Tortues Ninja: Les chevaliers d’écaille » (1987)

L’engouement pour ce dernier aménagement est révélateur de la trajectoire inquiétante que prennent nos sociétés modernes. Car au-delà de la menace nucléaire, «le bunker représente l’architecture de la peur, de l’absence et de l’effacement. Il est l’abri totalitaire par excellence (…), symbole d’un monde de clôture, d’auto-enfermement et de protection contre nos propres technologies, voire de renoncement total à un monde social menaçant (…). Ce faisant, il devient une cause de l’effondrement social, et pas seulement sa conséquence»[14].

L’antre des parias

Le sous-sol est aussi un moyen de sécession pour des groupes plus ou moins marginalisés. Soit pour échapper à un contrôle gouvernemental, soit pour retrouver un espace de liberté en réponse à une situation de répression et/ou d’oppression. De Batman (où les égouts de Gotham City sont à de nombreuses reprises le terrain de retranchement de nombreux ennemis de l’homme chauve-souris) à Demolition Man (les canalisations souterraines étant devenues le repère des citoyens refusant le projet techno-fasciste prémonitoire qui s’est emparé de la conurbation fictive de San Angeles), on ne compte plus les œuvres de fiction dans lesquelles le sous-sol constitue à la fois une façon d’échapper à la tyrannie et/ou à la loi, mais devient aussi le lieu de subversion par excellence.

Il peut par ailleurs être utilisé pour contourner les obstacles à la surface, laissant entrevoir une géopolitique qui lui est propre. Les fameux tunnels utilisés par le Hamas pour acheminer clandestinement du matériel militaire à l’intérieur de la Bande de Gaza ont été suffisamment évoqués par le gouvernement israélien pour justifier sa politique de terre brûlée menée depuis plus de deux ans dans l’enclave palestinienne. Autre continent, autre objectif: les passages sous la frontière entre les États-Unis et le Mexique utilisés par les réseaux de narcotrafiquants pour faire passer des cargaisons de drogue et/ou des migrants de l’autre côté du mur.

Autre fonction des systèmes souterrains: fournir un refuge aux oubliés du libéralisme. Les tunnels de Las Vegas constituent l’exemple le plus médiatisé, abritant quelques 1500 sans-abris juste en dessous du Strip, l’artère principale et cœur économique et touristique de la ville. Contrairement à la rue, ces endroits précaires offrent un semblant de chez-soi, tout en atténuant les températures caniculaires de la région.

Dans tous ces cas, le sous-sol suscite de nombreux fantasmes, sa dimension cachée contribuant à sa mise en spectacle par les médias et le cinéma.

Nécessaire et caché

Si le sous-sol symbolise la base indispensable à notre société moderne, il illustre également le processus d’invisibilisation des externalités et des laissés-pour compte de nos processus de production et de consommation moderne. Cette double tendance est manifeste dans certains projets futuristes de Smart City à l’instar du projet The Line, en Arabie Saoudite, qui se divise en trois strates: «la couche piétonne, celle où il fait bon vivre (…); la couche de service, en sous-sol, où seront logés les espaces servants de la ville, infrastructures techniques, flux logistiques, gestion des déchets, etc. et, on l’imagine bien, quelque main d’œuvre invisibilisée et un peu sous-payée peut-être, car tout ne pourra pas être automatique; enfin la couche épine avec des moyens de transports ultra rapides »[15]. Bref, un lieu de vie idéal au sein duquel tout ce qui dérange est loin des yeux. Une parfaite allégorie du capitalisme et du monde contemporain.


[1] Kenneth Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, L’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, 2010, p. 45.

[2] Idem, pp. 113-115.

[3] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècle). Le temps du monde, t. 3, Paris, Armand Colin, 1979, p. 190-191.

[4] Kenneth Pomeranz, op.cit., pp. 248-251.

[5] Ibid., p. 290.

[6] Braudel Fernand, op. cit.,  p. 252.

[7] Comité pour l’abolition des dettes illégitimes.

[8] Célia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux de la transition, Paris, Seuil, 2024, p.143.

[9] Ibid., p. 142.

[10] Voire notamment les travaux de l’association SystExt : https://www.systext.org/

[11] Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire, Marseille, Agone, 2011 (1961), p. 662.

[12] Renaud Piarroux, Sapiens et les microbes. Les épidémies d’autrefois, Paris, CNRS Éditions, 2025, p. 296-297.

[13] Charlène Descollonges, L’eau. Fake or not, Paris, Tana Éditions, 2023, p. 38.

[14] Pablo Servigne, Le réseau des tempêtes. Manifeste pour une entraide populaire, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2025,  pp. 25-26.

[15] Philippe Bihouix, Sophie Jeantet et Clémence De Selva, La ville stationnaire. Comment mettre fin à l’étalement urbain, Paris, Actes Sud, 2022, pp. 90-91.


Sur le blog

«Géographie en trois dimensions (1/2) : The sky is the limit» (Renaud Duterme)

«Banque mondiale, géopolitique et mal-développement» (Renaud Duterme)

«Cavernes, grottes, tunnels : les mondes souterrains» (Gilles Fumey)

«Filmer les « antimondes »» (Manouk Borzakian)


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