Cartes violentes, secrètes, menteuses

La guerre en Iran et ses secrets géographiques avant les attaques du 28 février 2026 renvoient aux pratiques de l’écriture de la Terre (géo-graphie). Ecritures violentes comme le montre l’épisode colonial. Menteuses et secrètes, les cartes, hier comme aujourd’hui. (Gilles Fumey)

Commençons par le terrible épisode des colonisations européennes des périodes passées. L’historien Marcel Dorigny (1948-2021), auteur de remarquables atlas, écrivait qu’elles étaient des «actes de domination de peuples envers d’autres peuples, mais aussi des fruits de la révolution scientifique et technique qui poussa les Européens à chercher une compréhension du monde en rupture avec le dogme biblique. Toute l’ambiguïté, rappelle-t-il, réside dans cette tension entre soif de savoirs nouveaux et appétit pour les richesses promises.» Une approche qui n’a pourtant jamais empêché certaines voix de s’élever contre la violence d’une telle vision du monde. Le dominicain Bartolomé de Las Casas (1484-1566) l’a vigoureusement dénoncé. Trois siècles plus tard, après Voltaire et d’autres critiques de la conquête, Alexandre de Humboldt disait éprouver «une horreur profonde pour l’esclavage». Dans l’atlas dirigé par Dorigny et quatre collègues, des cartes consacrées aux réseaux ferroviaires coloniaux, au système des plantations ou encore aux formes de travail forcé — qui perdurèrent malgré l’abolition de l’esclavage — permettent d’avancer vers une lecture du monde aujourd’hui qualifiée de décoloniale.

Pour autant, peut-on réellement parler de la «fin» des empires coloniaux, attestée par les administrations mais beaucoup moins dans les structures économiques? Comment s’est enrichi Vincent Bolloré? Quelle cartographie dresser de ce qui fut son «empire» en Afrique de l’Ouest?

Les cartes, c’est le pouvoir

Ces questions rejoignent celles que posent Françoise Bahoken et Nicolas Lambert dans le passionnant Cartographia. Comment les géographes (re)dessinent le monde. Yves Lacoste aimait rappeler qu’à l’époque de l’Union soviétique les apprentis cartographes travaillaient à Moscou sur de fausses cartes. Car les cartes, c’est le pouvoir.

Chaque époque invente sa manière de représenter le monde. Mais cette histoire n’est pas exempte de biais ni de préjugés: citons, pour l’anecdote, la géniale géologue Marie Tharp, qui cartographia le rift océanique de l’Atlantique, vit longtemps son travail méprisé comme un simple «truc de fille». Le géographe Élisée Reclus plaidait pour l’usage du globe plutôt que des cartes planes, estimant que celui-ci rendait mieux visibles les interactions entre les sociétés humaines. Plus récemment, Jean-Luc Mélenchon a commenté dans son bureau de député une carte conçue par Sabine Réthoré qui oriente la Méditerranée comme au XVIIᵉ siècle: la mer n’y apparaît plus comme le «bain de pieds de l’Europe».

La Méditerranée © Sabine Réthoré

Cartes mensongères

Cela étant, les cartes peuvent mentir. C’est la question provocatrice posée par Mark Monmonier dans How to Lie with Maps (1991). Les exemples abondent dans l’histoire, jusqu’aux documentss utilisés pour justifier l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Bahoken et Lambert reproduisent la célèbre carte statistique de Charles Dupin sur l’instruction populaire en France qui marque l’entrée de la statistique dans la cartographie (la teinte et le nombre indiquent combien il faut de personnes pour fournir un enfant mâle aux écoles). Ils montrent aussi comment Google Maps adapte ses représentations aux contextes politiques: la frontière entre le Maroc et le Sahara occidental disparaît lorsqu’on consulte la carte depuis Rabat, mais réapparaît lorsqu’on la regarde depuis l’Algérie.

À l’inverse, certaines cartes permettent de révéler des réalités invisibles. Mediapart a ainsi documenté les violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes (2018-2020) grâce à des cartes localisant les interventions policières. Ces visualisations constituent aujourd’hui des éléments de preuve dans plusieurs procédures judiciaires.

Cartes politiques et… secrètes

Dans l’histoire politique des cartes, le travail de Tom Harper, conservateur à la British Library, est particulièrement impressionnant. Plus d’une centaine de cartes et de documents ont été exhumés, dont beaucoup remontent aux grandes périodes impériales, lorsque les États cherchaient à asseoir leur pouvoir territorial.

Après 1500, une fois le continent américain identifié, les Provinces-Unies — petit État devenu aujourd’hui les Pays-Bas — se construisent progressivement en puissance maritime et commerciale, notamment grâce à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). La famille Blaeu produit alors, de génération en génération, des cartes dont certains secrets seront jalousement gardés. Bien avant, l’armée aztèque utilisait déjà des documents cartographiques, élaborés grâce à des espions déguisés en marchands, pour étendre son influence sur une grande partie de l’Amérique centrale. En Chine, les jésuites offrirent en 1623 un globe aux proches de l’empereur Ming, sur lequel certaines informations géographiques avaient volontairement été raréfiées afin d’en masquer d’autres. Et lorsque le Japon se ferma au monde durant la période Edo, une collection clandestine de cartes interdites fut constituée; elle ne fut redécouverte qu’en 1848.

Richelieu, à qui on doit l’absolutisme royal, aimait répéter que «le secret est l’âme des affaires». Son contemporain Francis Bacon confirmait: «tous les gouvernements sont obscurs et invisibles». Cette logique du secret explique l’importance stratégique des cartes dans les opérations militaires: du débarquement de Normandie, préparé dès 1942, en parfaite filiation d’avec les sièges des fortifications à partir du XVIᵉ siècle. T. E. Lawrence, dit Lawrence d’Arabie, dessinait lui-même des cartes en 1916 pour informer les Britanniques sur l’organisation de l’Empire ottoman. Plus tard, on a pu retrouver une carte touristique soviétique de Magnitogorsk, fleuron de la sidérurgie, volontairement embellie et dépourvue d’installations militaires.

L’obsession sécuritaire des États apparaît déjà au XVIᵉ siècle, lorsque Henri VIII et ses successeurs commandent de vastes relevés topographiques pour préparer leurs rivalités avec la France, l’Espagne et l’Écosse. En France, les Cassini puis l’Académie des sciences développent la méthode de la triangulation dès 1756, donnant naissance à des cartes utilisées jusqu’à la bataille de Waterloo en 1815.

Plus près de nous, les cartes routières de l’Afrique du Sud sous l’apartheid omettaient les townships où vivaient les populations noires. À Hong Kong, le dédale de Kowloon — enclave surpeuplée et longtemps absente des cartes — fut finalement relevé en 1997 sur 150 rouleaux avant sa destruction, révélant une cité de 300 bâtiments pouvant atteindre quatorze étages. De la Lune aux pyramides d’Égypte, des bunkers de la Maison-Blanche aux appartements privés des papes au Vatican, les cartes et les plans révèlent autant qu’ils dissimulent. Avant même le GPS, imaginé en 1973, certaines techniques de relevé s’inspiraient déjà des dispositifs panoptiques utilisés dans les prisons.

On en vient alors à penser que le secret des cartes ne disparaîtra jamais tout à fait. Il semble inhérent à toute activité humaine qui cherche à préserver ses zones d’ombre et ses espaces de liberté.


Pour en savoir plus

Fabrice Argounès, Méridiens, CNRS Éditions, 2025.

Aurélie Boissière, Atlas géographique mondial, Autrement, 2025.

Olivier Godard, Le Grand Atlas du monde. Histoire et géographie. L’essentiel en 150 cartes, Flammarion Jeunesse-Autrement, 2025.


Sur le blog

«Les cartes mentent-elles?» (Gilles Fumey)

«Toqués de cartes» (Gilles Fumey)

«Remettre le monde à l’envers» (Manouk Borzakian)


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