
Dans Father Mother Sister Brother, Lion d’or à Venise, Jim Jarmusch explore en trois temps les relations familiales. Il en profite pour continuer à promener sa caméra dans les villes du monde, posant sur Dublin et Paris un regard impressionniste. (Manouk Borzakian)
Le plan surgit à mi-chemin du film: une plongée verticale de quelques secondes sur une table élégamment dressée, alors que le temps peine à s’écouler entre une mère et ses deux filles, engoncées dans un goûter où se succèdent banalités, silences gênants et vagues nouvelles personnelles ou professionnelles. La mère, qui donne son nom au deuxième volet du triptyque de Jarmusch, c’est Charlotte Rampling, écrivaine à succès et vieille bourgeoise rigide à faire peur. Sur les conseils de sa thérapeute, elle convie une fois par an Lilith – Vicky Krieps, coolitude et cheveux roses – et Timothea – Cate Blanchett, montures de lunettes trop larges et timidité crispée – à prendre le thé dans sa maison dublinoise. Accompagnant le rouge dans les tasses, les pâtisseries chics parsèment la table de rose, de vert et de jaune, tentative dérisoire de camoufler la grisaille des relations unissant le trio, saturées de non-dits et de rancœurs.

Lorsque la caméra révèle, comme une carte, cette micro-géographie multicolore, on hésite. Installation d’art contemporain, photographie publicitaire, tableau de Hockney? À moins, se prend-on à imaginer/espérer quelques secondes, que ce soit le moment de rupture du film, l’affreuse banalité annonçant le basculement dans l’horreur, avec malédictions pluriséculaires, créatures infernales, cadavres surgissant des placards, passage à l’acte psychopathe ou autre explosion d’angoisse ou de gore. Après le film de vampires puis celui de zombies, Jarmusch aurait bien pu, pour explorer les tréfonds glauques de la famille camouflés par des intérieurs bourgeois trop nets, s’aventurer dans le thriller horrifique. Mais non, pas de folie meurtrière, pas de bain de sang dans lequel noyer les névroses filiales, pas plus avec les petits fours de Charlotte Rampling qu’avec la hache de Tom Waits, «Father» pas très net du premier tiers du film.

Ce n’est pas comme s’il n’y avait pas de plongées dans le cinéma de Jarmusch. On se souvient, dans Dead Man, de Johnny Depp en bout de course, allongé en position fœtale à côté d’un faon. Ou des tours hypnotiques d’un disque vinyle dans Only Lovers Left Alive. Ce qu’il n’y a pas chez le réalisateur de Night on Earth, amoureux des villes s’il en est, ce sont ces plans filmés à l’hélicoptère ou au drone révélant, depuis un point de vue quasi-omniscient, le dédale des métropoles. Dans Father Mother Sister Brother, Jarmusch filme amoureusement Dublin – un peu, dans le deuxième volet – puis Paris – beaucoup, à la folie même, dans le troisième. Mais on ne verra pas le tracé de la ligne 2 du métro sortant de terre au boulevard de Belleville, encore moins les sinuosités du Périphérique, comme si le réalisateur s’interdisait de prendre de la hauteur.
Voyeurs ou marcheurs
En 1980, année où Jim Jarmusch sort Permanent Vacation, le sociologue français Michel de Certeau publie L’invention du quotidien, dans lequel il expose un programme scientifique ambitieux – mais critiquable et abondamment critiqué. Comme fondement de son approche, il conteste la tendance des sciences humaines à percevoir les masses comme une réalité homogène et passive. Rappelant les travaux des initiateurs britanniques des Cultural Studies, il préfère insister sur les «ruses» et les marges de manœuvre des individus, sur la capacité de ces derniers à s’affranchir de ce qu’on attend d’eux.
Dans un chapitre fameux sur les pratiques urbaines, de Certeau oppose deux manières d’appréhender la ville. Du haut du World Trade Center, dit-il, l’observateur embrasse New York du regard, son plan, son organisation, ses quartiers: il y a de la jouissance dans cette sensation de s’extraire du réel pour le saisir en une vue synthétique. Mais pour le sociologue, cette mise à distance, qui a quelque chose du plaisir voyeuriste, ne produit que «la fiction du savoir». En bas, au contraire, les «marcheurs» pratiquent l’espace sans pouvoir le lire et échappent, de fait, à tout volonté organisatrice et à toute lisibilité. Il faut redescendre, explorer les «arts de faire» quotidiens échappant aux «totalisations imaginaires». On retrouve, à peu de choses près – bien qu’avec des présupposés théoriques très éloignés –, Henri Lefebvre opposant l’espace abstrait des aménageurs et des politiques à l’espace concret de l’appropriation quotidienne, autrement dit le quantitatif au qualitatif.
De Certeau relie la posture surplombante des «voyeurs» aux peintures de la Renaissance mais n’évoque pas le cinéma. Hollywood ne s’est pourtant pas privé, depuis au moins un demi-siècle, de plans d’ensemble plus ou moins verticaux permettant d’introduire un film ou une séquence. Dans le cinéma d’aventures, en particulier, de James Bond à Mission impossible en passant par Fast and Furious, pas d’arrivée dans un nouveau lieu sans plan aérien, tic de mise en scène digne de la série Dallas. Les métropoles mondiales se découvrent d’abord depuis le ciel et c’est encore mieux s’il y a des tours entre lesquelles effectuer un spectaculaire travelling: Paris et Rome existent encore, mais la ville du 21e siècle, de Shanghai à Singapour, se définit par sa hauteur, sa verticalité. Et on s’aventure bien peu dans ses rues.
Travellings urbains
Loin de Tom Cruise et Daniel Craig, devenus des représentants de commerce pour métropoles en quête d’image et de capitaux, Jarmusch filme, depuis 45 ans, à hauteur humaine. À pied, en voiture, parfois en train, il montre par petites touches New York et ses environs dans Permanent Vacation et Stranger Than Paradise, La Nouvelle Orléans dans Down by Law, Detroit et Tanger dans Only Lovers Left Alive, ou encore – on s’arrête là car la liste est longue – Los Angeles, Paris, Rome et Helsinki dans Night on Earth. À chaque fois, pas de plan d’ensemble mais ici un carrefour, là une devanture de café, ailleurs un parc avec son marchand de glaces. La ville de Jarmusch, de la banlieue délabrée de Detroit aux rues en pente de Pigalle, se découvre à l’horizontale, souvent en mouvement – au prix d’un parcours peu crédible dans le Paris de Father Mother Sister Brother, mais qu’importe, justement.

Choix esthétique, choix philosophique: chez Jarmusch, la ville n’est pas une réalité réductible à un plan mais une expérience sensorielle. Voire érotique? De Certeau, encore lui, répond par une belle expression à propos des «marcheurs»: ceux-ci ont des espaces qu’ils pratiquent «une connaissance aussi aveugle que dans le corps à corps amoureux».
Sur le blog
«Saint Tom Cruise, priez pour nous» (Manouk Borzakian)
«Paris envers et contre tout» (Manouk Borzakian)
«Géographie en trois dimensions (1/2): The Sky Is The Limit» (Renaud Duterme)
«James Bond: Woke un autre jour» (Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)
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