(Locarno 2021) Locarno ville ouverte

Locarno Piazza Grande

Plus que jamais, dans cette province italophone de la Suisse, le monde rugit sur les écrans avec un léopard qui fait trembler l’un des plus anciens festivals de cinéma du monde. Du 4 au 14 août, se tient la 74e édition revenue sur la mythique Piazza Grande après le chou blanc de 2020. Une édition attendue et passionnante. (Gilles Fumey)

Locarno s’est transformée en ville tropicale le temps d’un festival très attendu après la suspension de la manifestation l’an dernier. Coups de tonnerre, trombes d’eau, soleil écrasant, tout est superlatif dans cette ancienne cité balnéaire envahie par les marchands de glace et pizzaïolos italiens et peinte du jaune/noir de la mascotte léopardienne.

Pour sa 74e édition, le Festival a confié sa direction artistique à Giona A. Nazzaro, un « cinéphage » tel qu’il se décrit, offrant 205 films dont 99 premières mondiales et 19 premiers longs métrages. Italien né à Zurich, délégué général de la Semaine internationale de la critique à la Mostra de Venise depuis 2016, Nazzaro détonne dans le paysage cinématographique parce qu’il n’est pas du tout opposé à Netflix qu’il juge « producteur et diffuseur comme un autre qui soutient beaucoup le cinéma d’auteur » comme le montre l’accueil fait à Beckett de Fernandino Cito, bientôt sur la plate-forme de la discorde et découvert à Locarno en 2010 avec Diarchia. On connaissait Nazzaro comme directeur d’ouvrages, notamment sur Gus Van Sant et Abel Ferrara, présent à la compétition internationale cette année avec Zeros and Ones. C’est sa première programmation cette année. Embarquons.

La première soirée sur la mythique Piazza Grande et son écran géant accueillait la petite troupe de la Française Aurélie Saada qui présentait Rose. Une occasion de revoir la fringante Françoise Fabian, 78 printemps, dans ce premier long métrage de la jeune réalisatrice. Lorsque dans le film elle perd son mari, on la retrouve rêvant d’un autre grand amour, intriguant ses trois enfants (Grégory Montel, Aure Atika et Damien Chapelle). On suit dans son huis clos communautaire une famille séfarade qui nous invite un bon tiers du film à manger et danser dans des lieux encombrés comme de vieilles salles des ventes. Dans cette atmosphère étouffante jaillit le bonheur d’une femme qui ne capitule pas, question d’autant cruelle après les dramatiques épisodes de réclusion des personnes âgées lors des confinements covidiens.

Sang-froid

I fallait une bonne dose de patience à la hauteur de celle que donnait le staff du festival pour vivre une édition locarnaise qui puisse ressembler à autre chose qu’un chemin de croix. D’aucuns se demandaient quels apprentis sorciers de la sécurité sanitaire avait contraint le Festival à enquiquiner à ce point les festivaliers et les équipes d’accueil : application sur smartphone (souvent) défectueuse, pass sanitaire européen (on comprend), pièce d’identité, réservation obligatoire pour la moindre séance (fini le butinage), parfois choix des sièges (dans des salles aux trois-quarts vides), impossibilité d’arriver une minute en retard (malgré le paiement d’un billet – cher – non remboursé), inscription obligatoire sur d’autres applications pour un débat avec des cinéastes…

Marco Solari et Giona Nazzaro seront-ils en droit de demander des dommages et intérêts aux directeurs de la santé publique s’il est prouvé que ces tracasseries n’ont servi à rien (ou presque) ? La désertion d’une grande partie de la jeunesse et des vieux routiers du Festival rebelles au vaccin et aux applications ouvre-t-elle une nouvelle ère dans la pratique publique du cinéma ? Cette édition restera en tout cas dans les annales comme un tournant qui risque de virer au cauchemar. Giona Nazzaro ne péchait-il pas par optimisme en estimant que c’était une chance de reprendre un festival en période de pandémie ?

Car pour les réalisateurs, la déception pourrait être bien plus cruelle. Les États sanitaires ayant pris le pouvoir sur nos vies, on en est à penser qu’il s’agit là d’une mise en bouche du nouveau monde covidien où les lieux culturels (musées, cinémas, théâtres, salles de concert…) ne seront accessibles qu’à ceux acceptant une traçabilité maximale de leurs faits et gestes. Big Brother veut se goinfrer. En amont, la désertion de la presse était patente, les remises d’Awards avec longues interviews tenant lieu de récit d’un festival devenu, pour une partie donc, inaccessible.

On a pu apprécier d’emblée Bertrand Mandico quinqua qu’on a connu pour Les garçons sauvages en 2017 et qui donne cette année After Blue (Paradis sale). Voici la réinvention d’un territoire sur une planète éloignée où une adolescente, Roxy, exhume une criminelle semant mort et terreur « Mon film relève à la fois du western et de la heroic fantasy » aime à dire le réalisateur. Il y a un peu du Satyricon de Fellini, de David Lynch revoyant Dark Cristtal, de Cocteau, de Miyazaki… Un grand délire noyé dans le territoire de la science-fiction avec un rock assourdissant et presque orgiaque.

Le cinéma suisse, toujours militant et mauvaise conscience du 7e art, a mis tous ses espoirs dans le film de Stefan Jäger, Monte Verità (avec Max Hubacher et Joel Basman), un long métrage allemand, suisse et autrichien, suivant des marginaux installés sur la colline tessinoise de Monte Verità il y a une bonne centaine d’années.

Géopolitique

Percolant du vaste monde vers le cinéma, les questions contemporaines sont traitées sans fioriture cette année. Avec Al Naher (la rivière), Ghassan Salhab explore un Liban en déliquescence, où la population reste stoïque, on se demande jusqu’où elle tiendra. Avec Gaspard Noé, l’enfant terrible du cinéma, on ne fait pas de cadeau sur la sénilité. Ici, Noé est passé du sexe et de la violence (Irréversible, Climax ou Love) à une touche plus psychologique en suivant la décrépitude d’un vieux couple atteint de démence. Un film « non pas d’horreur, mais de terreur » avec Françoise Lebrun, Dario Argento et un Alex Lutz déboussolé par la décrépitude de ses parents.

Parmi les lots de consolation, quelques bons mots du deux fois oscarisé Phil Tippet, vieil hippie et sa longue barbe blanche sur la Piazza, revenant sur ses effets spéciaux dans Star Wars, Indiana Jones, Robocop, Jurassic Parc et Starship Trooper. Autant d’effets salués par un Vision Award parce qu’avant le numérique, les effets spéciaux étaient conçus image par image.

Le Grand Rex garde la rétrospective offerte à l’Italien Alberto Lattuada, quarante et un films au compteur, sans grande réputation en France, mais qui a bien senti son époque, quitte à être compris « avec retard » en « cherchant à anticiper certaines manières sur certains thèmes ». Avec lui, on parcourt un demi-siècle d’histoire du cinéma, du néoréalisme à des comédies inspirées de la littérature russe, en passant par le mélo, voire le pamphlet anti-militariste. On le connaît pour ses obsessions envers les Lolita (Les adolescentes, 1960, ou La Cigala, 1980) vues dans la culture audiovisuelle de l’époque comme des objets de désir et de plaisir, et sa grande fresque, Cristoforo Colombo avec Gabriel Byrne, en 1995.

La veille de la clôture du festival, le réalisateur John Landis recevra un Léopard d’honneur juste avant la projection de son film American College (1978) sur la Piazza. Locarno veut rappeler ce qu’on lui doit dans l’école de satire américaine, culminant avec les Blues Brothers (1980). Entre temps, on entreverra l’ex-muse d’Yves Saint Laurent, Laeticia Casta, primée avec un Excellence Award pour la vingtaine de films qu’elle a tournés, dont Gainsbourg de Joann Sfar, où elle jouait le rôle de Brigitte Bardot. L’occasion de dire qu’on attend aussi Lui de Guillaume Canet où elle joue avec son compagnon Louis Garrel.

Open Doors

Locarno n’a pas d’yeux que pour les stars françaises ou américaines. Une de ses hautes valeurs ajoutées dans les festivals de cinéma, c’est la section Open Doors, on allait écrire une fenêtre ouverte depuis trois ans sur la production en Mongolie et dans huit pays d’Asie du Sud-Est (Myanmar, Thaïlande, Laos, Vietnam, Cambodge, Malaisie, Indonésie, Philippines). Des centaines de professionnels sont contactés pour présenter des projets à financer dans des pays où il n’y a pas toujours d’école de cinéma, où la guerre peut sévir, comme en Birmanie avec une lutte sans merci contre les 135 groupes ethniques se dressant contre un pouvoir qui a perdu la main. Pour Tim Enderlin, ambassadeur de Suisse à Rangoon, la récession actuelle est estimée à -18%. Et crise dans la crise, celle du Covid, dégrade considérablement les services de base (éducation, santé).

Alex Arumpac, réalisatrice philippine, qui présente un poignant film Aswang insiste : « En 2016, la transition avec Dutertre a été terrible. » Comment filmer une guerre de la drogue ? La réalisatrice se demande en voyant son film : « Est-ce que ça n’est pas trop violent ? Non, il faut montrer cela et je suis surprise de ce que j’ai filmé qui porte toujours une note d’espoir. » De l’espoir, il en faut dans ces pays pour filmer les Rohingas tout en adoptant un point de vue artistique. C’est une des conditions pour trouver les fonds dont on a besoin, notamment dans les pays européens où le style de certains réalisateurs plaît beaucoup à la jeune génération. Quant à la réalisatrice Mai Nguyên au Viêtnam, elle se projette dans ses films militants, comme celui sur père violant sa fille. Et elle remercie Locarno pour le travail considérable de mises en réseau nécessaire au financement des longs métrages internationaux.

Faut-il rappeler combien les États mènent, quand ils sont à peu près stables, une politique au jour le jour, accompagnant la plupart du temps les tournages ? Surtout s’il s’agit de co-productions internationales. « Il faut appeler les Européens à créer un Fonds régional qui pourrait coordonner les efforts vers cette industrie du cinéma. C’est à ce prix, souligne Tim Enderlin, que la cohésion sociale progresse et que la culture qui passe par le cinéma conduit les sociétés locales à mieux saisir ce qui peut créer des conditions pour une plus grande créativité. » On ne saurait mieux dire.


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