Penser notre extinction

Les origines du monde (Orsay)Le musée d’Orsay affiche une exposition invisible pour cause de Covid, « Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle ». Comment la crise actuelle déroge au temps cyclique et nous plonge dans le temps de la nature ? Si nous sommes entrés dans l’anthropocène, comment transposer les leçons de la géologie à la biologie ? Et penser un cataclysme lent ?

C’est entendu. Nous sommes dans une phase d’extinction de la biodiversité. Cela en dérange peu qui sont pourtant fascinés par celles du passé. « L’extinction des espèces est un des premiers concepts abstraits intégré dans notre vie : demandez à un enfant de cinq ans ce qui est arrivé aux dinosaures, et il vous donnera sans doute une réponse scientifiquement acceptable »[1].

Les origines du monde (Orsay)

Les dinosaures (Crystal Palace, Londres) © Benjamin Hawkins

Il n’en a pas toujours été ainsi. On doit au génial Georges Cuvier d’avoir envisagé que certains animaux aient disparu. Il fallait les imaginer comme le fit Jean Hermann en esquissant pour la première fois un fossile de Ptedordactylus en 1800. Un vrai « changement existentiel dans notre vision de l’histoire » (id). Comment des mondes vivants avaient existé, dominés par de très grands animaux sans que l’homme ait été responsable de leur disparition ?

Les Anglais ont découvert des milliers de fossiles sur la « côte jurassique » du Dorset, débattu et sont parvenus, grâce à Henry De La Beche et Mary Anning – entre autres – à dessiner une scène écologique de cette époque. Les paléontologues comme William Buckland (aidé par Cuvier), Richard Owen, Gideon Mantell et d’autres discutent sur la taille (9 à 25 mètres de long) regroupent leurs découvertes qui deviennent officiellement en 1842 Dinosauria, mot signifiant « terribles lézards ».

Les origines du monde (Orsay)

Duria Antiquior, a more ancient Dorsert, 1832 © Henry De La Beche

Mais tout va changer avec Benjamin Waterhouse Hawkins (aidé par Owen) dont l’imagination est sans limite. Sur le terrain du Crystal Palace, il conçoit au sud de Londres une installation artistique et scientifique de 33 sculptures (dont trois dinosaures, des reptiles, des mammifères volants ou marins) au milieu de végétaux d’époque. Cette première tentative d’éducation scientifique du grand public est un succès. Et le début de la démocratisation des grandes découvertes. Cent soixante-dix ans plus tard, elles sont toujours intactes.

Les origines du monde (Orsay)

Le Crystal Palace et le parc à Sydenham, 1854 © Georg Baxter

Mettre « de la chair sur les os » change le regard sur la vie, lui donnant une « dimension platonicienne et romantique » (id.) avec formes idéales et processus divins. Et cet étrange lien entre dinosaures et oiseaux, dans l’évolution, comme le pensait Thomas Huxley. Darwinien et « néo-lyellien », Huxley dialogue avec Haeckel après avoir lu sa Morphologie : « Le chemin des reptiles vers les oiseaux passe par celui des dinosaures vers les ratites » écrit-il en 1868. Que penser de Darwin, habitant à 16 kilomètres du Crystal Palace qu’il a ignoré en raison de son antipathie à l’égard d’Owen ?

Les origines du monde (Orsay)

« En appuyant leurs pattes sur l’une de nos plus hautes maisons, ils auraient pu manger au balcon d’un 5e étage » © Anonyme

Des dizaines d’artistes s’emparent des reconstitutions des dinosaures sans parvenir réellement à les faire évoluer au-delà de leur origine reptilienne. Hawkins passe pourtant rapidement des quadrupèdes avec leur allure de rhinocéros aux bipèdes plus proches des oiseaux comme Archaeopteryx.

Le manque d’intérêt pour la théorie de l’évolution et le paléo-art de l’Angleterre victorienne assure aux magnats américains de grands succès, avec des fossiles de qualité supérieure à celle de l’Europe. Place aux Stegosaurus et leur dos cuirassé et bardé de pointes. Le chemin sera long pour admettre que l’extinction de la grande faune ne signifie pas une rupture du lien avec nos dinosaures vivants, à plumes, vivant parmi nous.


[1] Ellinor Michel et Mark P. Witton, L’invention et la réinvention des dinosaure : la découverte du XIXe siècle », in Les origines du monde. L’invention de la nature, Musée d’Orsay-Gallimard, 2020.



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