Viriles toponymies

À Paris, seules cinq stations de métro, sur plus de trois cents, portent un nom de femme. Un exemple parmi tant d’autres de l’invisibilisation des femmes dans l’imaginaire collectif. Même si les choses changent, doucement.

Alexandre Dumas, Victor Hugo, Louis Aragon, Gambetta, Guy Môquet, Jules Joffrin, La Tour Maubourg, Raspail, Robespierre, Saint-François-Xavier, Jaurès… Les usagers et usagères du métro parisien passent leurs journées au contact de noms illustres. Artistes, héros militaires, savants ou personnalités politiques, les stations de métro rendent hommage aux grands hommes de l’histoire de France.

Et aux femmes ? Il faut se risquer quelques mètres hors de Paris, à Levallois-Perret, pour dénicher une station portant uniquement un nom de femme, celui de Louise Michel, institutrice et militante anarchiste. L’héroïne de la Commune est la seule à ne pas devoir, comme ses quatre consœurs, partager la place avec un mari illustre – Marguerite Boucicaut, Marie Curie et Amélie Lagache – ou une autre célébrité – Marguerite de Rochechouart.

Les noms de lieux: un rapport de force

Or la toponymie est tout sauf neutre et le choix des noms de lieux résulte de rapports de force, visant à imposer une certaine vision du monde. Les noms de lieux opèrent un marquage du territoire mêlant symbolique, idéologie et mémoire : pour rester dans le domaine des transports publics, il suffit de penser simultanément à la station du métro parisien Austerlitz et à celle du réseau londonien Waterloo pour s’assurer de la fonction mémorielle et identitaire des toponymes.

Louis Aragon plutôt que Marguerite Duras, Alexandre Dumas plutôt que George Sand, Georges Brassens plutôt que Nina Simone, les choix des toponymes entérinent symboliquement la domination masculine. Ce ne sont pourtant pas les femmes illustres qui manquent, et l’artiste Silvia Radelli l’a montré en proposant un plan féminisé du métro parisien, tout comme l’association Osez le féminisme, dont les militantes ont renouvelé les noms de lieux de l’île de la Cité en 2015.

Et ces décisions vont bien sûr au-delà de leur seule dimension symbolique. D’abord parce qu’elles s’inscrivent dans une politique d’aménagement globale, caractérisée par exemple par le fait que 75% des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons. Ensuite parce que les symboles sont partie prenante de la réalité et jouent un rôle dans la perpétuation des mécanismes de domination et des inégalités politiques ou économiques.

La contestation de la virilité des noms des stations de métro – mais aussi des rues : 2% des rues de France portent le nom d’une femme – n’est donc pas une lutte secondaire ou décorative. Et cette lutte progresse : l’ancienne ministre Simone Veil a vu son nom accolé à celui de la station parisienne Europe, et les deux stations bientôt ajoutées à la ligne 4 rendront hommage à la résistante Lucie Aubrac et à la chanteuse Barbara.

On se prend à rêver que, peut-être, quelques maires verront là l’occasion de chercher d’autres noms, pour leurs avenues et leurs boulevards, que de Gaulle et Leclerc.


Texte initialiement publié sur le site de Libération.


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