«L’Agence tous risques», lignes de fuite émancipatrices

Thème musical entêtant, personnages solaires et attachants, L’Agence tous risques a marqué la télévision des années 1980. Avec ses intrigues moins légères qu’il n’y paraît, la série traite des enjeux sociopolitiques fondamentaux, tout en rendant hommage aux territoires de l’ouest et du sud des États-Unis et à leur profondeur historique. (Manouk Borzakian)

Saison 2, épisode 5. Entre western et cinéma d’action, dans les paysages semi-arides de l’Arizona, une locomotive à vapeur tente de semer un hélicoptère lancé à ses trousses. Fusillade, cascades, bagarre, la mise en scène à la fois minimaliste et spectaculaire, modeste et énergique permet à cette séquence de course-poursuite de conclure en beauté un double épisode épique. Les images, emblématiques de la série culte des années 1980, ont à n’en pas douter inspiré un certain Brian de Palma au moment de réaliser, en 1996, la première adaptation sur grand écran de Mission impossible.

L’Agence tous risques, S02-E05-06, « Les Mustangs », 1983 (réal. C. I. Nyby II)

Rappel pour celles et ceux qui ne se souviennent pas ou n’étaient pas encore devant la télévision en 1983, année de diffusion de la première des cinq saisons. En 1972, un commando de soldats nord-américains braque une banque à Hanoi dans le cadre d’une mission secrète. Condamné à tort, le groupe s’évade d’une prison californienne et, poursuivi sans répit par la police militaire et contraint de vivre dans la clandestinité, défend la veuve et l’orphelin contre une galerie de truands incarnant le côté obscur de l’Amérique reaganienne. «Si vous avez un problème, si personne d’autre ne peut vous aider et si vous arrivez à les trouver, vous pourrez peut-être embaucher l’Agence tous risques!»

Le Grand Soir en séries

Mais L’Agence tous risques, est-ce un sujet bien sérieux? Depuis les années 1970, sous l’impulsion de chercheurs – parmi lesquels Raymond Williams et Stuart Hall – considérés depuis comme la première génération des «Cultural Studies», la culture populaire est devenue un objet légitime en sciences sociales. Rompant avec une vision légitimiste de la culture, les universités anglo-saxonnes s’emparent de la littérature populaire, du cinéma et de la télévision et, surtout, accordent une importance nouvelle à la réception des œuvres: fini le structuralisme et ses analyses de textes interminables et souvent alambiquées, il s’agit désormais d’étudier la capacité des publics à s’approprier les productions culturelles, à les «décoder» en toute liberté.

Étape décisive, en 1982, la chercheuse nord-américaine Ien Ang publie Watching Dallas. Elle y explore le succès de «la» grande série télévisée de l’époque en donnant la parole à des fans – dont elle fait partie. Elle questionne le mépris des élites intellectuelles pour cette œuvre créée par David Jacob. Quelques décennies plus tard, la bataille semble gagnée: séries et cinéma populaire sont devenus des objets légitimes d’investigation sociologique. Mieux, ils sont désormais les moteurs d’une réflexion philosophique et politique sur les sociétés contemporaines, alimentant articles scientifiques, essais et tribunes dans la presse. On peut aujourd’hui, en toute respectabilité, évoquer la puissance féministe de Buffy contre les vampires, analyser The Leftovers comme une subtile exploration du deuil, voir dans Succession une fresque familiale digne du Roi Lear, ou encore gloser sur la profondeur de la réflexion politique de The Walking Dead ou de Game of Thrones – autre œuvre shakespearienne.

On peut même, comme Sandra Laugier, s’affranchir de l’image pas très fun de philosophe spécialiste de Wittgenstein et devenir l’enseignante-chercheuse la plus cool du moment en plaçant au cœur de son travail les séries, véritables «outils d’éducation, de pensée et de combat politique». En 2026, le public de Netflix et de HBO exerce son esprit critique et teste ses intuitions éthiques devant le petit écran, l’injustice et le grand capital n’ont qu’à bien se tenir!

Wokisme avant l’heure

Parmi les incontournables de cette offensive de l’industrie audiovisuelle en vue de transformer le monde via l’imaginaire, Stranger Things incarne le progressisme, la défense des minorités, l’éloge de la diversité culturelle et le respect et l’empathie envers les figures marginales. La série adolescente, énorme succès depuis 2016, nous aide à penser hors de nos schémas et à nous déconstruire.

Mais ce serait dommage d’oublier d’illustres prédécesseurs: avec son quintet fuyant l’oppression d’un État policier aveugle et incompétent, L’Agence tous risques occupait déjà, avec presque un demi-siècle d’avance, le terrain de la défense des minorités. Sous la houlette d’un colonel débonnaire («Hannibal» Smith, incarné par George Peppard), le séduisant lieutenant «Futé» Templeton (Dirk Benedict) côtoie un Afrodescendant («Barracuda», joué par Mister T., star du catch et voix de l’antiracisme) et un homme souffrant de troubles psychiatriques («Looping» Murdock – Dwight Schultz). Dès le premier épisode, la journaliste «Triple A» Allen (Melinda Culea) rejoint l’équipe.

Sur cette diversité sociale, raciale et de genre se surimpose une galerie de choix existentiels: l’aventurier, le séducteur, le bouffon, la femme libre… En suivant les exploits de ces personnages, acteurs et actrices volontaires de leur vie, on pense à Camus, à Malraux, à Sartre. Et chaque épisode ou presque est un hymne à la liberté et à la justice: lutte collective contre l’oppression dans l’épisode pilote, remake assumé des Sept mercenaires, critique de l’obscurantisme religieux dans l’épisode 3 de la première saison, dénonciation du racisme endémique dans le Sud dans l’opus suivant, révolte contre le capitalisme mafieux dans l’épisode 7 de la saison 2.

Paysages de la liberté

Et puis, il y a le fameux double épisode 5 et 6 de la deuxième saison. Dans les prairies et le semi-désert de l’Arizona, grands espaces de ce qui fut le Far-West présentés en quelques puissants panoramiques en début d’épisode, se joue le combat entre un Amérindien protecteur de chevaux sauvages et un riche éleveur sans scrupule. D’un côté la liberté, l’Amérique primitive, la saine virilité cultivée au contact de la Wilderness, de l’autre le capitalisme destructeur et l’exploitation cupide de la nature, les cinq justiciers n’hésitent pas quant au camp à défendre, sur fond d’hommage à The Range Rider, série culte des années 1950.

L’Agence tous risques, S01-E03, « Les enfants de Jamestown », 1983 (réal. C. I. Nyby II)

L’occasion de rappeler que, si L’Agence tous risques puise son inspiration dans les films de guerre, Mad Max ou encore la série Mission impossible, c’est bien le western qui lui sert de référence primordiale. Son Amérique est celle des étendues semi-arides de la Californie, du Nouveau Mexique et de l’Arizona, tels que les a magnifiées le cinéma hollywoodien des années 1940 et 1950. Avec en conclusion de son troisième épisode, un clin d’œil appuyé à l’œuvre de John Ford et à l’un des westerns les plus iconiques du réalisateur, La prisonnière du désert (1956).

Last but not least, la série possède une précieuse qualité: non contente de jouer la carte d’une constante mise en abyme de sa propre fabrication – déguisements d’Hannibal, course-poursuite en plein studio de tournage dans l’épisode pilote, absence de victimes lors des combats même les plus violents… –, elle ne se prend pas au sérieux.


Sur le blog

«Gotham, entre décadence et espoir» (Renaud Duterme & Manouk Borzakian)

«Rocky, les gants de boxe de la droite américaine» (Manouk Borzakian)

«James Bond, Woke un autre jour» (Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)

«Le Far West selon John Ford: une géographie épique» (Manouk Borzakian)


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