Quand la guerre rattrape Dubaï

Nuit sur Palm Jumeirah: les premières sirènes retentissent. Dans les restaurants et les hôtels de luxe de cet archipel artificiel, c’est l’alerte. Des explosions sont entendues au-dessus de la ville. Les systèmes de défense interceptaient des drones venus d’Iran. Dubaï, capitale du luxe globalisé, découvrait il y a quelques jours la guerre qu’elle pensait pouvoir tenir à distance. (Gilles Fumey)

Le 7 mars, le président des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, l’a reconnu publiquement: «Nous sommes en situation de guerre.» Depuis le 28 février, l’émirat aurait été visé par des centaines de missiles et plus de mille drones. Dubaï pensait avoir construit une forteresse d’argent au milieu du désert. Une ville capable d’acheter la mer, le sable et le futur. Une ville de verre, de luxe et de climatisation censée tenir à distance la pauvreté, la politique — et même la guerre. Mais aucune ville n’achète sa place dans l’histoire.

Dubaï apparaît aujourd’hui comme l’illustration spectaculaire d’un renversement analysé il y a près d’un demi-siècle par le philosophe Michel Foucault dans son cours au Collège de France, Naissance de la biopolitique. Foucault y décrit le passage d’un monde où l’État surveille le marché à un autre où le marché surveille l’État. Autrement dit: un État sous surveillance du marché plutôt qu’un marché sous surveillance de l’État. Dubaï est la traduction urbaine de ce basculement.

Laboratoire du capitalisme sans limites

La ville moderne de Dubaï a été construite pour attirer les capitaux: fiscalité minimale, régulation limitée, sécurité maximale pour les fortunes internationales. Surgie en quelques décennies d’un ancien port du XVIIIᵉ siècle, elle est devenue la vitrine mondiale de la finance, du luxe et de la démesure technologique. Mais du haut des 828 mètres du Burj Khalifa, une évidence finit par s’imposer: aucun système économique ne prospère durablement hors du monde social.

Derrière les gratte-ciel et les yachts se cache une réalité plus brutale: un travail souvent exploité jusqu’à l’aliénation — parfois jusqu’à des formes proches de l’esclavage — et une nature profondément malmenée. L’ancienne «Côte des pirates», comme les Britanniques nommaient ce littoral à l’époque coloniale, a simplement changé de pirates. Aux flibustiers d’hier ont succédé des acteurs économiques qui invisibilisent le travail productif et célèbrent la rente.

De retour du Golfe en 2025, l’actrice anglaise Caitlín Doherty ne mâchait pas ses mots  en fustigeant l’allégeance d’un monde imaginé à Dubaï qui est monstrueux. Guidé par l’argent et la violence: «Si vous tentez d’humaniser ce lieu, vous perdrez la tête», fulmine t-elle. En citant au passage le tribun Macer selon Salluste, s’emportant contre celles et ceux qui «appellent tranquillité leur esclavage».

Le réveil de la ville Instagram

L’ONG FairSquare a recensé dans les Émirats des centaines de milliers de travailleurs migrants venus d’Afrique et d’Asie du Sud. Beaucoup travaillent sous plus de 40 °C, dans des conditions extrêmement dures. Paradis fiscal pour les uns, enfer social pour les autres: tel est le paradoxe de Dubaï. En 2025, l’émirat a attiré près de 9 800 nouveaux millionnaires. Pour l’économiste Romaric Godin, Dubaï est la «ville Instagram par excellence», celle que le capital dicte à l’homme. Une ville qui nie le réel où le paradis devient soudain un enfer.

Non plus l’enfer fiscal que certains avaient fui par appât du gain, mais celui des bombes qui menacent désormais depuis l’Iran. Sur les réseaux sociaux, la peur a envahi Instagram. Les influenceurs expatriés appellent à l’aide, suscitant parfois moqueries et sarcasmes. Ils ont des millions d’abonnés et d’amis, les Benjamin Samat, Nabilla Vergara, Camélio Sadouki et Maeva Ghennam, subitement, ils se sentent seuls, abandonnés par la France. «Je ne vous mens pas… j’ai la boule au ventre. J’ai peur. […] Je vous demande de prier pour nous», supplie Maeva. Cette joie mauvaise sur les réseaux sociaux a un nom: la Schadenfreude. Les Grecs et les Romains la connaissaient déjà. Les Allemands lui ont donné ce mot pour désigner le plaisir coupable ressenti face au malheur d’autrui, surtout lorsqu’il frappe ceux que l’on juge arrogants. Mais il faut la mettre en perspective avec les signes d’empathie sur ces mêmes réseaux sociaux comme le rappelle Tiffany Wat Smith: «Notre capacité à nous accorder aux souffrances d’autrui est hautement prisée, aujourd’hui. Et à juste titre. Se mettre à la place d’autrui impacte notre capacité à diriger, à éduquer nos enfants, à être un ami ou un partenaire décent. Et plus l’empathie devient importante, plus la Schadenfreude semble détestable.»

Mais au-delà des moqueries, la question reste: jusqu’où peut-on profiter du marché global tout en exigeant, au dernier moment, la protection pleine et entière d’un État? On peut quitter un pays pour payer moins d’impôts. Mais on ne quitte jamais vraiment le monde.


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