
JO 2030: les tribunes s’échauffent, les défenseurs de la montagne protestent, les élus argumentent. Sur les pistes, on carve. Avec Charlotte Perriand, une seule ligne compte: être «heureux en altitude». (Gilles Fumey)
Invitez à Saint-Gervais, au pied du Mont-Blanc, deux Normands pur jus, amoureux de bocage et des plages du Débarquement. Observez-les: s’ils n’ont jamais vraiment fréquenté les Alpes, ils se sentent d’abord écrasés. Ils lèvent le nez, dubitatifs devant ces volumes qui saturent leur horizon familier. Hissez-les en téléphérique vers les pentes où la neige éclabousse le soleil. Regardez-les… Quelque chose bascule.
On oublie que les montagnes furent longtemps regardées comme monstrueuses. Les voyageurs du XVIIIᵉ siècle parlaient d’horreur sublime. Les avalanches engloutissaient des villages. Les parois tuaient les imprudents. Et aujourd’hui encore, l’hiver dresse son bilan de disparus. Mais ceux qui l’aiment ne tiennent pas ces comptes-là. Ils parlent de lumière, d’ivresse, d’appel. La montagne ne promet rien, sinon l’intensité.
Charlotte Perriand fut de ceux-là.
Parisienne née dans un milieu d’artistes, elle découvre très tôt que sa respiration est ailleurs. Pascale Nivelle raconte ses départs à l’aube, ses skis sur l’épaule, ses virées avec les guides savoyards, son compagnonnage avec Solange et Roger de Rorthays, fondateurs du Vieux Campeur, ses marches avec Pierre Jeanneret, cousin du Corbusier. En 1932, elle choisit de vivre un été dans un chalet d’alpage à 2 122 mètres d’altitude. Dormir, travailler, aimer au rythme du soleil et du vent. Elle escalade le Taygète en Grèce, revient dans les Alpes tandis que l’Europe gronde sous les bottes d’Hitler et de Mussolini.
Dans les hauteurs du Tyrol, elle imagine un refuge idéal: sobre, fonctionnel, ouvert au paysage. Elle travaille encore avec Le Corbusier, mais refuse d’être dévorée. Il la rabroue, elle s’éloigne. Le cœur serré, mais droite. La montagne lui a appris cela: tenir.
Designeuse de génie, elle photographie tout. Les visages burinés, les outils, les rochers, les glaciers, les chardons plantés dans la lumière. L’aiguille du Grépon? Elle la gravit. Elle conçoit des refuges — un Bivouac devenu manifeste — et prépare une traversée des Alpes à skis comme d’autres préparent une exposition.
La guerre la mène loin des cimes. Invitée au Japon, elle embarque à Marseille, traverse les mers, atteint Kobé deux mois plus tard. Elle gravit le mont Fuji en hiver, fascinée par cette autre verticalité sacrée. Puis gagne l’Indochine, après Pearl Harbor. Elle rêve d’Himalaya pendant que le monde se fracture. Mariée à un diplomate, mère d’une petite Pernette, prise dans la tourmente de la guerre d’Indochine, elle regagne Toulon en 1946 — vivante, intacte dans son désir.

Elle revient toujours à la montagne.
À Méribel, avec Peter Lindsay, elle repense l’habitat d’altitude. En 1962, une nouvelle aventure s’annonce: la dernière station des Trois-Vallées. Aux côtés de Georges Candilis, Jean Prouvé, Ren Suzuki, Shadrach Woods, elle imagine une station sans voitures, une architecture en cascade, reliée par téléphérique à Moûtiers. Une utopie concrète.

Vient alors l’aventure des Arcs. Des immeubles habillés de bois, posés comme des strates dans la pente. 1600, 1800, 2000 mètres: trois étages suspendus au-dessus de la Tarentaise. À l’approche des Jeux olympiques de Grenoble, Roger Godino la rappelle alors qu’elle songeait à se retirer. Elle accepte, mais à sa manière. Pas question de reproduire la ville en altitude. Elle veut du silence, de l’espace, des perspectives ouvertes. On raille ses «cocottes en papier». Elle sourit, insiste, impose. Tout est pensé: les circulations, la lumière, le mobilier, la manière de voir la vallée depuis son lit. Trente mille couchages pour les classes moyennes. Une montagne partagée.

Les Arcs seront salués par le New York Times comme l’une des grandes réalisations du siècle. Et quelque part, près du refuge Tonneau qu’elle réalise non loin de Thônes, on peut lire ces mots gravés sur une rambarde: Charlotte forever. La montagne ne garde pas les noms. Mais parfois, elle consent à les laisser flotter dans le vent.
Pascale Nivelle, Charlotte Perriand, la montagne inspirée, Paulsen, 2024.
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Charlotte Perriand, la montagne inspirée
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