Magellan: le capitalisme autour du monde

Magellan est-il vraiment l’auteur héroïque du premier tour du monde? En attribuant cet exploit à son esclave Enrique et en donnant à voir l’expédition du point de vue philippin, l’historien Romain Bertrand et le cinéaste Lav Diaz écartent les mythes qui entourent les «Grandes Découvertes», pour rappeler qu’elles furent surtout le vecteur d’un capitalisme extractiviste et prédateur.

S’appuyant sur des sources malaises comme la Sejarah Melayu (LHistoire des Malais), le film de Lav Diaz et le livre de Romain Bertrand ne visent pas à déconstruire toutes les certitudes. Magellan a bien réalisé un exploit maritime en évoluant dans des zones jamais parcourues ou cartographiées, et son périple de trois ans a eu un retentissement certain, en prouvant l’existence d’un seul océan et en permettant de cartographier le globe dans des dimensions proches de celles établies aujourd’hui. En revanche, il importe de rétablir certaines réalités sur une expédition souvent fantasmée.

Magellan au-delà des préjugés

D’abord, Magellan n’est pas le premier à avoir faire le tour du monde, car il est mort en chemin sur une île des Philippines. Il n’a sans doute jamais eu l’intention d’effectuer une circumnavigation, car Romain Bertrand note que le contrat qui le liait au roi d’Espagne le forçait à faire un aller-retour pour éviter l’espace maritime attribué au Portugal par le traité de Tordesillas (1494). Pour les chroniqueurs espagnols, l’exploit revient au Basque Elcano, commandant du seul navire qui revint en Espagne après 150 jours de navigation sans escales. Mais en 1991, l’historien Jean Favier écrivait déjà que le premier à avoir fait le tour du monde serait l’esclave de Magellan, Enrique, qui regagna sa Malaisie natale une fois affranchi en vertu du testament du navigateur.

Ensuite, l’homme n’a rien d’héroïque. Ayant proposé ses services au roi d’Espagne, il était perçu comme traître par les Portugais comme par son équipage espagnol, qui s’estimait embarqué de force dans une expédition infructueuse. Magellan tombe rapidement dans un relatif oubli: le détroit qui porte son nom n’est plus emprunté, Charles Quint cède les Moluques au Portugal et, au tournant du XVIIe siècle, certains en viennent à douter de son existence. C’est seulement au XIXe siècle qu’Espagne et Portugal réhabilitent Magellan pour renouer avec un passé prétendument glorieux. Pourtant, Romain Bertrand écrit que «Magellan cest une vie majuscule, mais des archives minuscules». Le seul récit d’expédition connu vient de l’Italien Antonio Pigafetta, membre d’équipage dont on connaît surtout la fidélité sans faille envers son capitaine, et la première biographie de Magellan date de 1864.

La réalité de l’expédition

Au Musée de la Marine à Paris, une exposition immersive vient rappeler la réalité des expéditions, moins glorieuse qu’on se l’imagine. Trois mois durant, des crieurs publics recrutent à grand peine un équipage cosmopolite composé de marins mais aussi de forgerons et cordonniers. On embarque (outre les 90 kilos de pruneaux et 1 850 hectolitres de vin) plus de 500 paires de ciseaux et 2 500 plaques de plomb, utiles pour fabriquer des projectiles. Avec ses plans fixes et son rythme lent, le film de Lav Diaz dépeint aussi magistralement l’ennui, la maladie, le froid et le désœuvrement de ces hommes privés de repères. Menacés par le scorbut, beaucoup durent leur salut au céleri sauvage, riche en vitamine C, ramassé lors d’une escale. Certains massacrent les populations locales, s’en servent comme d’esclaves sexuelles ou déforment leur identité: pensant que les Indiens vivaient plus de cent ans, les marins nomment Patagons les autochtones rencontrés en Argentine, du nom d’un géant de livre de chevalerie.

Surtout, le périple de Magellan n’est pas un voyage de découverte mu par le désir d’ailleurs, mais une expédition commerciale visant à trouver une route vers les Moluques, archipel indonésien riche en épices lucratives. La vente de clou de girofle à de riches banquiers et négociants allemands ou italiens généra d’ailleurs des bénéfices considérables.

Le mythe de la première mondialisation

Ce que film et livre remettent surtout en cause, c’est l’idée que les Européens conquérants auraient initié la première mondialisation en bravant les océans, insérant dans les échanges mondiaux des îles indonésiennes alors isolées et peuplées de sauvages.

En réalité, les îles indonésiennes étaient déjà connectées au monde et leurs habitants des acteurs essentiels de la première mondialisation. Plus vieil espace de négoce de la planète, l’archipel indonésien était sillonné par des jonques depuis des siècles, et l’on y trouvait des rajahs hindous et des céramiques de Chine. Malacca était la plus grande ville d’Asie, fortifiée et peuplée de 40 000 habitants, largement islamisés (impossible donc d’y trouver des femmes nues, comme le suggèrent certaines représentations) et acteurs de leur destin. S’ils acceptent des rites chrétiens, ils le font car Magellan avait guéri un enfant par des prières, et ne renoncent pas à leurs traditions. Quant aux Punan, c’est eux qui récoltaient le précieux camphre échangé sur les marchés mondiaux.

Dépasser les Grandes Découvertes

Reconsidérer l’expédition de Magellan permet de saisir le caractère trompeur du terme de «Grandes Découvertes». Non, l’Occident n’est pas entré en contact avec une civilisation radicalement différente au XVe siècle. Comme le rappelle Josephine Quinn dans sa nouvelle histoire des mondes anciens, il n’est pas le seul produit d’une civilisation gréco-romaine hermétique, et n’existerait pas sans les relations entretenues depuis des millénaires avec Afrique, Asie ou Moyen-Orient.

Non, les Européens n’ont pas apporté savoir et civilisation au Nouveau Monde. Racontant comment les marins hollandais ont exploité la noix de muscade au détriment des îles Banda et de sa population (massacrée ou réduite en esclavage), Amitav Gosh note que les grands explorateurs sont surtout les avatars d’un capitalisme extractiviste, à l’origine de la destruction des cultures locales et des écosystèmes locaux.

Des rappels historiques qui font étrangement écho à une actualité marquée par le retour brutal du prédateur capitalisme de la finitude. La boucle est bouclée.


À lire/voir

Romain Bertrand, Qui a fait le tour de quoi? L’Affaire Magellan, Verdier (2020).

Michel Changeigne, «Cinéma: les états d’âme de Magellan sous les traits de Gael García Bernal», L’Histoire, 29 décembre 2025.

Amitav Gosh, La malédiction de la muscade: Une contre-histoire de la modernité, Wildproject, 2021.

Josephine Quinn, Et le monde créa l’Occident: Une nouvelle histoire des mondes anciens, Seuil, 2025.

Lav Diaz, Magellan, décembre 2025.


Sur le blog

«Les colons européens, ces assassins» (Gilles Fumey)


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