Réinvestir le local, enjeu démocratique et écologique

Au nom de la défense des racines ou d’une authenticité fantasmée, le local est confisqué par les marques et l’extrême-droite identitaire. Il est urgent de réinvestir cette échelle, puissant levier de mobilisation sociale, démocratique et écologique. (Marie Dougnac)

Les élections municipales de mars 2026 ont prouvé que l’échelle locale n’échappait plus à la désaffection politique. Même si le maire reste la figure politique la plus appréciée des Français, le scrutin a été marqué par un taux de participation historiquement faible (moins de 60%, un record si l’on exclut le scrutin de 2020, organisé pendant la pandémie de Covid-19).

De même, les médias locaux font l’objet d’une désaffection citoyenne et financière: un tiers des 10 000 participants à une étude menée en 2025 par la Fondation Jean Jaurès ont constaté la disparition d’au moins un média local dans leur région.

Ce vide laisse la porte ouverte aux réseaux sociaux, aux fausses nouvelles et à la polarisation politique, et limite la possibilité de débats informés et la connaissance des actions des élus. Moins les territoires disposent de médias locaux dynamiques, plus la participation électorale, la cohésion sociale et la mobilisation citoyenne sont faibles.

En revanche, le local est investi massivement par les marques. Dans les années 2020, elles ont opéré ce que l’essayiste Raphaël Llorca a nommé un «tournant territorial»: elles communiquent massivement autour de la notion de local et de terroir, pour répondre à la demande de proximité et aux angoisses suscitées par la mondialisation. La production de récits sur le territoire est accaparée par des entreprises qui le réduisent à des éléments intemporels ou à des clichés, par ignorance ou pour redorer leur image. Burger King a par exemple lancé des «burgers auvergnats» pour faire oublier son statut d’industriel de la malbouffe. Un exemple parmi d’autres d’externalisation d’une identité locale, réduite à une perception biaisée.

Le problème des racines

Mais le local a surtout été confisqué par l’extrême-droite, qui l’associe à l’idée de racines. En se posant en défenseur du local, les identitaires prétendent qu’un lieu n’appartiendrait qu’à ceux qui y sont nés, devrait rester figé et déterminerait notre identité. Un discours triplement problématique: il exclut les populations étrangères, tend à enfermer les territoires dans une immobilité et un passé fantasmé, et accrédite l’idée de «Français de souche», alors que notre histoire et nos traditions résultent d’hybridations entre cultures et populations. Ce discours fait écho à celui de l’écrivain nationaliste Maurice Barrès, qui estimait qu’on ne pouvait appartenir à une nation qu’en y étant né, et mobilisait le lien entre le sol et le sang, au cœur de l’idéologie nazie.

Faudrait-il alors vivre sans attaches, épousant l’idéal libéral de mobilité permanente? Pour Joëlle Zask, ce mode de vie nous priverait de repères, et nous inciterait à entretenir un rapport utilitaire à l’environnement. Il nous pousserait ainsi à nier les spécificités locales pour construire des non-lieux interchangeables et sans personnalité (gares, aéroports ou centres commerciaux). Plutôt que de rejeter l’attachement au lieu, il faudrait plutôt le débarrasser de l’idée de racines.

Un nouveau modèle d’attachement au lieu

Joëlle Zask propose plusieurs solutions pour rester attachés aux lieux sans les idéaliser. Il faut d’abord comprendre qu’ils ne nous appartiennent pas: ce sont des «écosystèmes ponctuels» que nous ne faisons que traverser. Il faudrait aussi accepter qu’ils puissent évoluer, de la même manière que l’on aime ses enfants tout en souhaitant qu’ils grandissent. Enfin, le choix du vocabulaire a son importance: on peut se dire «lié» plutôt qu’«attaché» à un lieu, et, comme l’historien italien Maurizio Bettini, remplacer la métaphore des racines par celle du ruisseau – issu d’une source mais en mouvement permanent, et capable de se mêler à des affluents.

Simone Weil défendait une vision similaire. Pour la philosophe, l’enracinement était un besoin fondamental, mais ni passif ni excluant. Il passait notamment par un travail manuel et valorisant qui inscrivait l’individu au sein de la collectivité, et devait s’appuyer sur des racines multiples.

L’attachement au lieu est donc vital, mais peut aussi être un outil puissant pour créer un mode de citoyenneté local et concret, fondé sur la préservation collective d’espaces de vie partagés. Elie Guéraut note que pour les candidats aux élections municipales, mobiliser un capital d’autochtonie permet de mettre en valeur des engagements concrets et de se distinguer de candidats qui viendraient parachuter au niveau local des enjeux politiques déconnectés des réalités de terrain.

Des solutions de terrain pour réinvestir le local

La bataille du local se joue donc contre la désaffection politique et médiatique, l’extrême-droite et la marchandisation du monde.

Pour réinvestir le local, il faut d’abord comprendre pourquoi il ne séduit plus. Si les marques en prennent possession, c’est que les citoyens jugent qu’elles représentent mieux la France que les politiques, pouvant porter un récit national reflétant le quotidien des Français (et non des discours abscons adressés à des groupes précis). Et si l’abstention atteint des records, c’est aussi que la montée de l’intercommunalité rend les enjeux locaux moins lisibles, que la fin du panachage des listes dans les petites communes appauvrit la démocratie locale et que les propositions irréalistes (car impossibles à financer ou hors du champ d’action des maires) se multiplient.

Le constat posé, il s’agirait de favoriser une démocratie locale véritablement efficace et de mettre fin au présidentialisme municipal. On sait que les dispositifs actuels de participation citoyenne favorisent les groupes sociaux dominants (qui ont le temps et les compétences pour s’investir et défendre leurs positions), manquent de moyens, se cantonnent à des sujets mineurs et peinent à prendre en compte l’opposition et l’échelon intercommunal, plus technique.

On constate aussi que le pouvoir municipal se concentre aux mains du maire, au détriment d’une opposition et d’un conseil municipal réduits à un rôle d’enregistrement, qui ne peuvent destituer l’édile et se voient imposer un agenda ou un accès réduit à l’information. On note enfin que les élus locaux sont peu représentatifs de la population de leur commune, du fait du déclin du Parti communiste et de la place des syndicats (viviers de candidature ouvrières), du départ d’une petite bourgeoisie culturelle qui politisait les classes populaires, et de la technicisation du mandat consécutive au retrait financier de l’État, qui favorise les profils issus de l’entreprise ou des grandes écoles.

Pour revitaliser la démocratie locale, il est donc urgent de renforcer la place de l’opposition en cessant d’octroyer 50% des sièges à la liste arrivée en tête. On peut aussi prévoir une instance indépendante pour assurer la transparence et la concrétisation des processus de démocratie participative, ouvrir la participation à des sujets centraux, la penser à partir des besoins des locaux ou donner plus de moyens aux associations et collectifs existants, pour une participation populaire hors du cadre municipal.

Il faudrait également enrayer la désertification médiatique au niveau local, en misant sur le journalisme de solution, en sortant des logiques de surplomb ou de dramatisation pour s’ancrer dans les expériences vécues, mais aussi en relocalisant les investissements publicitaires dans les médias traditionnels, qui restent les plus plébiscités par les Français.

Le philosophe Philippe Éon déplore ainsi l’omniprésence du référent national, censé répondre à l’impératif de souveraineté et créer un socle commun pouvant susciter un élan partagé. Il plaide pour un retour au référent territorial, car c’est bien au niveau local que des enjeux nationaux ou mondiaux se manifestent concrètement (désindustrialisation, intensification des sécheresses, besoin de stockage souverain des données, accès à l’énergie…). La biorégion ou le bassin versant, faisant coïncider limites territoriales et ressources naturelles, seraient parfois plus utiles que des découpages administratifs abstraits pour mener des coopérations autour d’enjeux communs.


À lire

Maurice Barrès, Les Déracinés, 1897.

Maurizio Bettini, Contre les racines, Flammarion, 2017.

Philippe Éon, «Rassemblement territorial!», AOC, 31 mars 2026.

Fondation Jean Jaurès, Vers des déserts médiatiques en France, novembre 2025.

Raphaël Llorca, Le Roman national des marques. Le nouvel imaginaire français, Éditions de l’Aube, 2022.

Simone Weil, L’Enracinement, Folio, 1949.

Joëlle Zask,Se tenir quelque part sur terre, Premiers Parallèles, 2024.


Sur le blog

«Transition écologique (3/3) Les communs ruraux» (Jean Carisey)

«Redessiner le territoire avec les biorégions» (Gilles Fumey)

«Relocaliser, oui mais comment?» (Renaud Duterme)


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