Transition écologique (3/3) Les communs ruraux : préserver collectivement les ressources et milieux

Plusieurs rapports ont récemment mis en exergue les opportunités offertes par les campagnes pour la transition écologique de la France entière. De l’alimentation à l’énergie, des habitations à la démocratie, là seraient des ressources premières. À condition cependant   d’en assurer la gestion partagée. Ce que les communs ruraux permettent d’envisager. (Jeanne Carisey)

Dans de nombreuses régions européennes, une partie des terres, des forêts ou des pâturages relevait autrefois d’un régime particulier. Si ces espaces appartenaient juridiquement aux seigneuries locales, leur usage était largement ouvert aux communautés paysannes. La propriété existait donc bien, mais elle coexistait avec un ensemble de droits d’usage collectifs: ce que l’on désigne aujourd’hui comme les communs.

L’usage était donc partagé, mais encadré par des règles précises définies collectivement et adaptées aux caractéristiques du milieu. Qui pouvait accéder à la ressource? En quelle quantité? À quelle période de l’année?

Ces organisations locales ont structuré pendant des siècles une grande partie de l’économie rurale européenne. Elles assuraient la subsistance des populations paysannes tout en organisant la gestion des ressources naturelles. Longtemps relégués ou oubliés, les communs suscitent aujourd’hui un regain d’intérêt. À l’heure des crises écologiques et sociales, ils offrent une autre manière de penser la gestion collective des ressources.

Quand les communautés gouvernent leurs ressources

La notion de «commun» désigne une ressource gérée collectivement par une communauté selon des règles qu’elle s’est elle-même données. L’économiste américaine Elinor Ostrom a montré que ce type de gouvernance existe depuis des siècles et peut être remarquablement durable. Dans ses travaux sur les forêts japonaises ou les pâturages alpins, elle observe que les communautés locales savent établir des règles précises: qui peut utiliser la ressource, en quelle quantité, à quel moment, et avec quelles sanctions en cas d’abus[1].

Dans les années 1960, l’écologue Garrett Hardin a popularisé la fameuse théorie de la «tragédie des communs», selon laquelle une ressource partagée serait condamnée à la surexploitation. Elinor Ostrom démontre que les communautés peuvent au contraire en assurer la préservation. La clé réside dans la capacité collective à élaborer des règles adaptées au milieu.

Un commun repose ainsi sur un triptyque simple: une ressource, une communauté d’usagers et un ensemble de règles partagées. Ce cadre peut concerner l’eau d’un canal d’irrigation, une forêt villageoise ou un pâturage d’altitude. Dans tous les cas, l’usage individuel est limité par la responsabilité collective.

Une longue histoire rurale

Dans l’Europe médiévale, les communs formaient l’une des bases de la subsistance paysanne. Les habitants disposaient de droits d’usage sur certaines ressources: droit de glaner après les récoltes (droit de glanage), de faire paître les animaux sur les terres communes (droit de vaine pâture) ou de ramasser du bois mort dans la forêt (droit d’affouage).

Ces droits constituaient plutôt ce que l’on appelle «un faisceau d’usages collectifs», inscrit dans les coutumes locales. Chaque vallée, chaque village adaptait ses règles en fonction de ses sols, de ses forêts ou de ses cours d’eau.

Les communs étaient donc à la fois une institution économique et un système social. Ils assuraient la subsistance des habitants, mais structuraient aussi les relations entre eux et leur environnement. Comme l’écrivent David Bollier et Silke Helfrich, les communs ne sont pas seulement des ressources: ils sont une «activité relationnelle», un mode d’organisation fondé sur la coopération[2].

Le tournant de la propriété

À partir du 18ᵉ siècle, ce système se transforme. La montée de la propriété privée et la modernisation agricole conduisent progressivement à la disparition de nombreux communaux. Les terres sont divisées, clôturées, attribuées à des propriétaires individuels. Comme l’Angleterre du 18e siècle, la Révolution française entérine cette évolution en consacrant la propriété privée comme principe central du droit. Les terres autrefois partagées sont souvent redistribuées ou intégrées au domaine communal.

Ce processus ne fait toutefois pas disparaître les communs. Dans de nombreuses régions de montagne, en France comme ailleurs, certaines formes persistent : pâturages collectifs, forêts communales ou « sectionaux » hérités d’anciens droits d’usage. Mais leur gestion collective tend à s’effacer au fil du temps, faute de transmission des pratiques et des règles.

Le retour des communs

Depuis une quinzaine d’années, chercheurs, militants et collectivités y voient une alternative aux modèles dominants de gestion des ressources. Les communs apparaissent comme une troisième voie entre le marché et l’État.

Le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval proposent en 2014 d’en faire un principe politique. Pour eux, le commun n’est pas seulement une ressource à partager, mais une pratique collective: un processus par lequel une communauté invente ses propres règles pour gérer ce qui lui est nécessaire[3].

Cette idée s’observe aujourd’hui dans de nombreuses initiatives urbaines : jardins partagés, coopératives d’habitants, monnaies locales ou réseaux énergétiques citoyens cherchent à réinventer des formes de gestion collective. Souvent modestes, ces expériences témoignent d’une volonté de reprendre prise sur les conditions matérielles de la vie quotidienne… sans forcément y arriver.

Pourquoi les campagnes restent un terrain privilégié 

Ces expériences urbaines ne reposent pas sur le même rapport à la ressource que les communs ruraux. Dans les villes, les initiatives qualifiées de «communs» concernent le plus souvent des espaces sociaux ou culturels: lieux partagés, projets collectifs, dispositifs de coopération. Elles impliquent rarement l’accès direct à des ressources indispensables à la subsistance, ou alors insuffisamment (exemple des jardins partagés qui ne sont pas nourriciers). Dans les sociétés rurales traditionnelles, au contraire, les communs portaient sur des ressources vitales (terre, eau, bois, pâturages) dont dépendait la vie matérielle des habitants. Encore aujourd’hui, les territoires ruraux offrent souvent un terrain plus favorable aux communs. L’accès à la terre, la proximité avec les ressources naturelles et des densités plus faibles facilitent la mise en place de pratiques collectives.

Certaines régions voient ainsi émerger de véritables écosystèmes d’entraide: micro-maraîchage, boulangeries paysannes, ateliers de réparation ou centrales villageoises d’énergie renouvelable. Toutes ces activités ou initiatives reposent sur une coopération locale. Pour le géographe Michel Roux, ces «petits territoires de vie» permettent aux habitants de construire une forme d’autonomie. La proximité favorise la reconnaissance mutuelle et la capacité d’agir collectivement[4]. Les communs deviennent un mode d’habiter, fondé sur l’entraide, la sobriété et l’attention aux milieux.

Une piste pour les transitions écologiques

Face aux crises environnementales, cette logique retrouve une actualité particulière. Les communs ruraux reposent sur un principe simple: la limitation volontaire des usages pour préserver la ressource.

Dans les systèmes étudiés par Ostrom, les règles visent toujours à concilier deux impératifs: permettre l’usage de la ressource et garantir sa régénération. Ce principe d’autolimitation contraste avec les logiques extractives de l’économie globale et la métropolisation généralisée.

Les communs rappellent que la durabilité ne dépend pas seulement de solutions techniques ou de régulations centralisées. Elle repose aussi sur la capacité des communautés à reconnaître leurs interdépendances et à organiser collectivement leurs usages. À l’heure des crises écologiques, c’est bien dans les ruralités que se réinventera une écologie de la subsistance et de l’autonomie.


[1] Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press, 1990.

[2] David Bollier, Silke Helfrich, Le pouvoir subversif des communs (O. Petitjean, Trad.). Paris : Éditions Charles Léopold Mayer, 2022.

[3] Pierre Dardot, Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIᵉ siècle, La Découverte, 2014.

[4] Michel Roux, Inventer un nouvel art d’habiter : le réenchantement de l’espace,L’Harmattan, 2002.


Sur le blog

«Transition écologique (2/3) : les relations villes-campagnes en question» (Guillaume Faburel & Noëmie Chaillan)

«Transition écologique (1/3) : quand les grandes villes gouvernent l’écologie» (Guillaume Faburel, Jeanne Carisey, Noëmie Chaillan)

«Guillaume Faburel : « Il faut en finir avec le modèle métropolitain »» (Renaud Duterme)

«Les campagnes, décors pour citadins?» (Renaud Duterme)


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