Jean Malaurie, un géographe hors système

Jean Malaurie était l’homme du Grand Nord. Comme si nous aimions déléguer à un Paul-Émile Victor, un Jean-Louis Étienne et d’autres, d’être les ambassadeurs de ces cultures du froid, hors des sentiers battus de la planète touristique. Des hommes qui ne reviennent pas vraiment de ces terres blanches, glaciers, icebergs, de ces villages d’igloos et leurs populations d’Inuits, de ces autres peuples arctiques Tchouktches, Evenks, Iñupiats, Khantys, Koriaks, Nénètses, Samis, Youkaguirs et Yupiks. (Gilles Fumey)

Tout Malaurie est dans cette lutte à coup de livres, documentaires, entretiens qu’il a menée quasiment jusqu’à l’âge de 101 ans. Il en a 33 lorsqu’il publie Les Derniers Rois de Thulé (Plon, 1955), où il dénonce le colonialisme des militaires étatsuniens comme Alexandre de Humboldt s’insurgeait contre l’esclavage. Une vie où tout est radical. Comme le jeune Humboldt, il perd ses parents avant sa vie active, des deuils qui libèrent leurs forces exploratoires du monde. L’Allemand partira sous les tropiques, Malaurie au Groenland (1948-1949), puis au Hoggar (jusqu’en 1950), les deux se prendront de passion pour le géomagnétisme. Il se confronte à l’énigme, très en vogue à l’époque, des formes de relief qui font l’objet d’une thèse tardive en 1962. Car il a déjà quasiment fermé la parenthèse de la géomorphologie quand il opte pour l’ethno-histoire des Inuits.

Farouche rebelle au caractère bien trempé, peu amène avec ses collègues géographes, il oriente sa vie comme un combat. Il s’engage pour faire connaître les sociétés «traditionnelles» dont il aime la «spiritualité». Il reconstitue la généalogie de trois centaines d’hommes et femmes inuits qui l’alertent sur la baisse de leur fertilité. Ce touche à tout agacera les spécialistes franco-canadiens des Inuits dont Joëlle Robert-Lamblin, autrice de La civilisation du phoque (Belin) qui, avec Paul-Émile Victor, ne le ménage pas, brocardant ses «illusions», sa médiocre maîtrise de la langue inuit, ses «missions» qui ne seraient que de «brefs passages», voire des affabulations. «Je n’ai jamais aimé l’Université» confessait-il, se disant anthropo-géographe, en doutant de ce que pouvait être la rigueur en anthropologie, préférant le sensible, la poésie, l’émotion. Dans Terre mère ou Oser, résister (CNRS Éditions, 2008 et 2018), il donnait la mesure de son engagement qui dépasse la portée scientifique de son travail.

Qu’importe, son legs sera surtout éditorial avec Terre humaine. Une collection qu’il a créée et menée pendant soixante ans, comptant parmi la centaine de titres publiés quelques succès comme Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss, alors inconnu à l’époque (1955), et Le Cheval d’orgueil du Bigouden Pierre-Jakez Hélias (1975), vendu à près de deux millions d’exemplaires. Croisant la géographie à l’ethnographie et à l’histoire, Malaurie publie des regards personnalisés donnés par de grandes pointures de la recherche comme Margaret Mead, Victor Segalen, Georges Balandier, Jacques Soustelle, René Dumont, Georges Condominas, Pierre Clastres, Wilfred Thesiger, Eduardo Galeano, Éric de Rosny, Philippe Descola, etc. mais aussi des auteurs inconnus sur les clochards de Paris, les Aborigènes, les chamans yanomani, les Juifs du ghetto de Varsovie. Il cherchait des auteurs «fidèles à leur intensité de vie», pouvant traduire «une inquiétude personnelle, une hauteur d’âme»[1], affectionnant les explorateurs et ethnologues comme Victor Segalen, mais aussi ceux capables de témoigner des mondes paysans, ouvriers, y compris de grands écrivains comme Zola ou Ramuz.  

On l’a vu tonner en 2015 contre les projets extractivistes de la Chine qui convoitait l’uranium groenlandais, les lubies affairistes de Donald Trump en 2019 souhaitant acheter le Groenland.

Catholique devenu animiste, «ne supportant pas l’athéisme», «Grand frère des ours», Malaurie disait confier aux esprits chamaniques du Grand Nord son sort après la mort. Il souhaitait la dispersion de ses cendres au-dessus de Thulé, à Uummannaq (photo) dont il aimait la voix «magique».


[1] Télérama n°2395, novembre 1995.


Jean Malaurie en quelques dates

– 22 décembre 1922: Naissance à Mayence (Allemagne)

– Il a 24 ans: Première expédition au Groenland

– Il a 33 ans: Plon édite ses deux premiers livres de Terre humaine

– Il a 68 ans: Première expédition franco-soviétique en Tchoukotka (Sibérie)

– 5 février 2024: Mort à Dieppe (Seine-Maritime)


CNRS Éditions réédite certains titres de Terre humaine ici et ses autres livres ici


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